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Les Agdals du haut Atlas de Marrakech (Maroc)

Par Pablo Domínguez, Enseignant-Chercheur du Département d’Anthropologie culturelle de l’Universitat de Barcelona

Une grande partie des populations rurales et/ou traditionnelles qui vivent en relation étroite avec leur environnement ont pu observer partout dans le monde, de quelles façons leur héritage naturel et culturel a été placé au cœur des préoccupations de conservation et de développement. Comme dans nombreux cas ailleurs, au Maroc la gestion étatique de l’accès aux ressources sylvo-pastorales a été mise en question durant les dernières décennies par son incapacité pour assurer une solution à des telles préoccupations, en particulier dans les zones montagneuses qui subissent de fortes pressions anthropiques. C’est pourquoi l’agdal, un système traditionnel de gestion communautaire des ressources naturelles qui a perduré depuis des siècles, mérite d’être souligné, notamment par une approche transdisciplinaire croissant sciences de la vie et sciences sociales (programme de recherche AGDAL : I.F.B. – I.R.D financement nº 2886).

En termes strictement agro-économiques, l’agdal est la mise en défense, généralement saisonnière, d’un espace ou d’une ressource, généralement végétale, appropriée communautairement, dans le but de 1.- donner un repos aux plantes pour assurer la maximisation de la production annuelle, sa reproduction et donc, la continuité de l’écosystème et la durabilité de l’activité extractive, mais c’est aussi 2.- un mode de gestion de la concurrence sur la ressource car il offre un accès égalitaire aux différents usagers et propriétaires qui décident ensemble les règles de gestion du pool commun. Néanmoins, au-delà d’un outil de gestion des ressources naturelles qui pourrait favoriser la conservation de la biodiversité et soutenir des populations locales de façon durable et résiliente depuis des siècles, l’agdal pourrait être conçu comme un fait social total à des racines historiques très profondes, autour desquelles bascule tout un système de références rituelles et symboliques qui le transforme en reflet fidèle d’une culture montagnarde berbère/amazigh. Sa reconnaissance au nord-ouest de l’Afrique et de son homologue au-delà sous le nom d’himas au Machrek, est accablante. Leurs occurrences peuvent se compter probablement par des centaines de milliers, et pourtant elles continuent d’être ignorées par la plupart des gouvernements et institutions internationales, voire assez méconnues dans des milieux académiques, alors qu’elles se sont avérées être clefs dans les approches de résilience et durabilité.

Il a été observé que nombreuses zones gérées en agdal au Haut Atlas du Maroc, où ces systèmes sont particulièrement présents, sont soumises depuis plusieurs décennies à un fort processus de changement que nous pourrions décrire brièvement par l’augmentation de la sédentarisation par opposition à l’ancien modèle transhumant, la diminution du respect envers les règles traditionnelles d’utilisation des ressources naturelles et le système symbolico-rituel qui les accompagnait, l’imposition croissante des habitants économiquement plus aisés sur les moins aisés en ce qui concerne les modes d’utilisation des ressources communes, la transformation des pelouses d’altitude en champs de culture, la dégradation de la biodiversité, et finalement, l’érosion du système ancien de l’agdal dans son ensemble.

Dans ce contexte, il est nécessaire d’impliquer les décideurs dans la résolution des problèmes socio-environnementaux des APAC (ICCAs) comme les agdals. Une façon de le faire serait de procéder à une mise en Patrimoine, ce qui permettrait une reconnaissance claire et publique des valeurs Naturelles et Culturelles de ces systèmes socio-écologiques au niveau local, national et international. Tel que l’indique Henry Ollagnon, ce concept de Patrimoine peut être défini comme un ensemble d’éléments matériels et immatériels centré sur un titulaire (individu ou communauté), qui concourt à maintenir et à développer son identité et son autonomie par adaptation, dans le temps et dans l’espace, à un univers évolutif. Dans ce contexte, ils y existent des nombreuses figures et approches qui donnent déjà reconnaissance publique à ce statut et protègent/renforcent de différentes façons des patrimoines socio-écologiques, comme notamment par leur développement (Yagour, Oukaïmeden, etc.), ce semble une des voies à suivre.