Categories Article, Asie, Droits des peuples autochtones et droits humains, Inde

Les communautés autochtones du Bastar menacées

Des communautés adivasis résistent à l’intensification de la militarisation et à l’expansion des industries minières dans le centre de l’Inde

Photo: InSAF India

First published on 04/21/2026

Au cœur de l’Inde, dans l’état du Chhattisgarh, la majorité des habitants de la région forestière et vallonnée du Bastar sont des Adivasis, Peuples Autochtones confrontés à la militarisation, aux arrestations et à l’essor de l’exploitation minière : autant de menaces qui pèsent sur leurs vies, leurs modes de vie, leurs moyens de subsistance, et leurs structures de gouvernance. D’une étendue d’environ 33 000 kilomètres carrés, le Bastar est une zone écologiquement sensible et riche en biodiversité, qui abrite environ 2,7 millions de personnes, dont près des deux tiers sont des Adivasis – les Peuples Autochtones de l’Inde – notamment les communautés Gond, Maria, Halba et Muriya. Depuis plus de vingt ans, le Bastar figure parmi les principaux foyers de l’insurrection armée du Parti communiste maoïste d’Inde, bien enracinée dans les communautés adivasis, et que l’état indien qualifie d’extrémisme « naxalite » ou « d’extrême gauche ». Le gouvernement indien utilise ensuite ces éléments de contexte pour justifier son approche essentiellement sécuritaire de la région, en imposant d’importantes opérations de contre-insurrection et une militarisation qui viennent affecter la gouvernance et la vie quotidienne.

En décembre 2023, le ministre de l’Intérieur indien a annoncé publiquement que l’insurrection serait éradiquée d’ici le 31 mars 2026. L’établissement de cette échéance politique a été suivi d’une nouvelle phase d’opérations sécuritaires dans les zones forestières habitées par les Adivasis. Des rapports de terrain témoignent d’une intensification des opérations armées, de l’extension des camps de sécurité, de décès qualifiés d’« affrontements de contre-insurrection » et de l’emprisonnement de jeunes leaders issus de mouvements pacifiques fondés sur la justice, sur la base de lois antiterroristes et de sécurité publique draconniennes. En parallèle, des concessions minières sont accordées à des entreprises privées, les permis d’exploration deviennent des autorisations d’extraction et des terres forestières sont déboisées au profit d’activités minières et industrielles. Pour les communautés adivasis du Bastar, ces différentes dynamiques ne sont que les deux facettes d’une même réalité. En effet, la militarisation, la criminalisation des organisations communautaires et l’essor des industries extractives vont de pair dans cette région qui est à la fois l’une des plus riches en minerais en Inde, et la terre natale ancestrale de millions de personnes autochtones.

De nombreuses communautés adivasis du Bastar entretiennent un lien étroit avec la forêt : leurs cycles agricoles, leurs activités de collecte de produits forestiers, leurs institutions culturelles et leurs modes de gouvernance sont profondément ancrés dans les terres, forêts et rivières locales (jal, jangal, jameen), gérées collectivement et de manière durable depuis des générations. La région regorge également de minerai de fer, de charbon, d’étain et de terres rares. Pourtant, malgré cette abondance, le Bastar demeure l’une des régions les plus pauvres du pays, selon la plupart des indicateurs sociaux, notamment dans le domaine de la santé, de l’alphabétisation et de l’accès aux infrastructures. Ce contraste entre richesse écologique, présence de ressources minières et marginalisation politique des populations autochtones fait du Bastar une cible de longue date pour le développement extractif et la répression étatique des résistances locales.

Photo: Citizens’ Report 2024

L’Inde est une démocratie constitutionnelle qui accorde officiellement des protections particulières aux Scheduled Tribes (nom que l’état donne aux Adivasis) à travers la cinquième annexe de sa constitution. Des lois comme le Forest Rights Act et le Provisions of the Panchayats (Extension to Scheduled Areas) Act (PESA) reconnaissent les droits collectifs sur les forêts et imposent la consultation des populations locales pour toute décision relative aux terres et aux ressources. En théorie, ces cadres constituent une base juridique solide pour l’autonomie des Peuples Autochtones et en faveur d’un développement fondé sur le consentement. Mais en réalité, la plupart des terres forestières du Bastar demeurent légalement des propriétés de l’état, même lorsque les communautés y vivent, les cultivent et les gèrent depuis des générations. Cette situation permet l’octroi de concessions minières et industrielles par des procédures étatiques qui contournent souvent le consentement effectif des communautés. Les défenseurs des droits humains adivasis continuent d’être pris pour cibles sans aucune enquête. Les études d’impact environnemental et les consultations publiques exigées par la loi indienne ont, dans de nombreux cas, été bâclées ou biaisées, et des licences d’exploration et d’exploitation minières ont été accordées dans des délais exceptionnellement courts.

Depuis plusieurs décennies, le Bastar constitue également un foyer majeur de l’insurrection dite naxalite ou maoïste, opposée à l’implantation des entreprises minières dans la région. La majorité des insurgés proviennent de communautés rurales adivasis marginalisées, ce qui a permis à l’état d’assimiler la région à un enjeu sécuritaire et d’associer le développement à l’éradication des groupes armés. Pour beaucoup de membres des communautés adivasis, le « développement » s’est avant tout traduit  par des déplacements forcés, la perte de forêts, la militarisation et une présence étatique coercitive. Des militants locaux qualifient cette situation de « violence du développement » : un processus où l’extraction et les infrastructures sont imposées à travers des opérations militaires. Depuis 2024, de nouveaux camps militaires se sont multipliés dans les zones forestières, parfois à seulement quelques kilomètres les uns des autres, restreignant la mobilité et rendant périlleuses des activités quotidiennes comme la collecte de produits forestiers ou l’agriculture. Les décès causés par les forces de sécurité, présentés comme des « affrontements » avec des insurgés, s’apparentent souvent à des exécutions extrajudiciaires de civils présents dans la forêt, tandis que les signalements d’arrestations arbitraires, de violences sexuelles et d’intimidations se multiplient. 

YearDeathsArrestsSurrendersTotalDeaths %Arrests %Surrenders %
2020404383428204.9 %53.4 %41.7 %
2021514945511,0964.7 %45.1 %50.3 %
2022302914157364.1 %39.5 %56.4 %
2023203873988052.5 %48.1 %49.4 %
20242179257921,93411.2 %47.8 %41.0 %
D’après l’analyse de la campagne « Chhattisgarh Peace and Justice » sur les meurtres au Bastar, fondée sur les données du rapport « Bastar Police Action and Outcomes » pour la période 2020-2024.

En 2021, de jeunes Adivasis ont lancé des initiatives de paix axées sur la justice, en cherchant à répondre aux violences qui ont cours dans la région du Bastar. Ils ont simultanément réclamé l’application des protections constitutionnelles, de la responsabilité des forces militaires etde  la reconnaissance de leurs droits territoriaux face à l’exploitation minière. En 2024, plus de 40 sites de protestation avaient vu le jour dans le sud du Bastar. En octobre de cette même année, la principale plateforme de jeunes a été déclarée illégale et de nombreux leaders ont été arrêtés en vertu de lois antiterroristes et anti-sédition, mettantainsi  un terme à la mobilisation publique visible.

Des dizaines de jeunes militants autochtones ont été surveillés, humiliés, intimidés et détenus, et la répression de l’organisation pacifique a considérablement restreint l’espace civique. Parallèlement, les opérations dites de sécurité se sont intensifiées et les activités minières se sont accélérées. Les appels d’offres pour de nouveaux blocs miniers se poursuivent, et dans certaines zones, le défrichement des terres et des forêts a déjà débuté. Les communautés observent un schéma qui se repete : ainsi, l’intensification des opérations contre les insurgés présumés précède l’attribution de droits miniers et l’installation d’infrastructures extractives.

Le discours officiel avance que l’« éradication » de l’insurrection permettra un développement sans entrave. Certains rapports récents relèvent une légère baisse du nombre de morts, mais la militarisation demeure forte et de nombreux jeunes leaders restent détenus. L’échéance du 31 mars 2026 continue de peser sur les militants et responsables locaux, qui redoutent une nouvelle intensification des opérations à l’approche de cette date.

Photo: InSAF India

La situation actuelle au Bastar, caractérisée par des exécutions extrajudiciaires, l’emprisonnement massif de militants, la criminalisation des dissidences et l’accaparement des terres, illustre de manière extrême un phénomène mondial plus vaste de dépossession des territoires autochtones au profit d’industries extractives appuyées par les états et les entreprises. Le Bastar se distingue par l’ampleur de la militarisation et de la violence étatique, conjuguée à la rapidité de l’expansion minière dans une région où des protections constitutionnelles existent formellement mais restent inappliquées. En dépit de démarches engagées auprès des mécanismes onusiens des droits humains et des forums internationaux sur les droits autochtones, la crise demeure largement invisible à l’échelle mondiale. Cela s’explique en partie par la perception de l’Inde comme une démocratie stable, mais aussi par les risques majeurs encourus par les acteurs de la société civile, les restrictions imposées aux journalistes et aux missions d’enquête, ainsi que par l’impossibilité d’acceder au Bastar pour les organisations humanitaires internationales telles que la Croix-Rouge. Le Bastar et ses communautés adivasis requièrent une attention internationale soutenue. Une meilleure visibilité, un suivi indépendant et un engagement renforcé de la société civile internationale, des réseaux autochtones, des chercheurs, des organismes de défense des droits humains et des instances internationales de gouvernance sont indispensables pour que cette crise ne reste pas ignorée.

Soutenez les Adivasis du Bastar >>