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Les APAC au Burkina Faso : se préparer à la création d’une organisation nationale

Par: Alexis Kaboré, Président de l’Association NatuDev, Coordinateur du Consortium APAC pour le Sahel et Christian Chatelain, Coordinateur du Consortium pour l’Afrique francophone 

Au Burkina Faso, des autorités et des membres de communautés locales ont décidé de s’unir pour la défense et la promotion de leurs APAC. Ils préparent, en ce moment une instance fédérative nationale. Cette phase étant en cours, cet article ne peut être exhaustif.

Les APAC sont présentes partout sur le territoire du Burkina Faso. Elles peuvent être regroupées en trois types:

  • les sites naturels sacrés tels que les bois, collines et mares sacrés. Ils sont des milliers.
  • Les zones d’élevage, telles que les aires de pâture et les couloirs de transhumance. Il en existe des milliers également.
  • et les Zovic (zones villageoises d’intérêt cynégétique), qui sont des espaces de conservation à usages multiples et règlementés par la communauté. Une petite centaine de ZOVIC est pour l’instant répertoriée mais il y en probablement beaucoup plus.

Le niveau d’attachement des communautés villageoises aux sites sacrés est très élevé : Ils trouvent sur ces espaces et dans leurs ressources ce qui est essentiel pour leur vie : la paix et la nourriture. En contrepartie du respect des esprits du site et parfois même de sacrifices, on prévient la maladie et recouvre la santé, on obtient la pluie en cas de sécheresse, la procréation, la réussite et les victoires face aux adversités de la vie, etc. Chaque territoire villageois contient ses sites sacrés, où sont interdits les usages ordinaires, ainsi que d’autres espaces de conservation, dans lesquels plusieurs besoins de la communauté sont assurés, notamment la chasse et la cueillette.

La quasi-totalité des villages burkinabè (au nombre de 16 000 environ) a dédié au moins une portion de son terroir à la pâture du bétail (bœufs, moutons, chèvres, chameaux, etc). Ces zones sont encore mal connues et répertoriées mais bon nombre d’entre elles sont gérées et gouvernées par les communautés elles-mêmes, avec l’aval des services burkinabè de l’élevage.

Les Zovic quant à elles sont décidées, délimitées et règlementées librement par les communautés villageoises mais sur incitation de l’administration forestière qui les reconnait conformément à la loi par des actes administratifs locaux (arrêté municipal ou préfectoral). De par le mode de gouvernance de la majorité d’entre elles, ce sont de véritables APAC. (Cf. article de l’auteur sur les Zovic dans le livre produit en 2016 par l’ONG française RONGEAD « Laafia, livre à voyager en pays gourmantché, Burkina Faso », article publié sous le titre « Pays gourmantché, pays des réserves communautaires », p. 16-19.)

Des caractéristiques communes à toutes ces zones sont à relever : l’attachement fort que les communautés leur portent, l’exercice effectif du pouvoir décisionnel par les autorités villageoises, et l’importante densité et diversité des ressources naturelles qui s’y trouvent. En conséquence, ces APAC de types divers peuvent être considérées comme les principales formes de conservation de la nature que connait la grande majorité de la population, les forêts dites « classées » étant confinées à seulement quelques provinces. Par ailleurs, dans les régions du Nord et de l’Est, les aires de pâture s’enchaînent pour former des couloirs de transhumance dont l’utilisation est sous le contrôle d’autorités traditionnelles locales.

Malheureusement, ces aires remarquables sont menacées par des dégradations inhérentes à plusieurs phénomènes tels que le changement climatique, l’accroissement démographique ou le développement  de grands chantiers. Ce dernier facteur, les grands chantiers de construction de routes, de barrages, d’installation de mines d’or, etc., est le plus redouté par les populations. Par exemple, la communauté villageoise de Kalwaka (2500 habitants environ) s’est engagée depuis 2013 dans une lutte pour sauver sa colline sacrée de la pression d’une entreprise aurifère qui planifie d’y implanter une mine. L’entrepreneur clame avoir obtenu le droit d’exploiter au niveau national (il s’est fait délivrer une autorisation illégale par le ministère des mines) mais la population du village a compris que c’est également à l’échelle nationale qu’elle peut efficacement porter sa lutte. Elle a donc initié une pétition ayant recueilli des centaines de signatures et l’adhésion évidente de tous. L’Assemblée Nationale envoya alors une délégation pour rencontrer les autorités coutumières qui ont réaffirmé l’opposition de l’ensemble de la communauté à toute activité minière sur leur sanctuaire.

Le cas de Kalwaka est une illustration locale d’une action collective menée face à une préoccupation pour les sites naturels communautaires conservés en général. C’est pour cela, et pour faire face à l’ampleur des menaces qui pèsent sur leur patrimoine, que les autorités des communautés n’ont eu de cesse d’appeler de tous leurs vœux un projet de structure nationale. Ce changement d’échelle dans la gouvernance des affaires du village (du niveau villageois au niveau supra-villageois) n’est pas nouveau pour la population. Les bois sacrés, les zones pastorales et les Zovic peuvent relever, de façon traditionnelle, de l’autorité d’une chefferie régionale couvrant plusieurs villages, voire plusieurs chefferies régionales. En somme, les populations en connaissent l’intérêt et ont l’expérience de fonctionner en réseau pour exercer la gouvernance de leur sites naturels communautaires conservés. Les démarches pour se regrouper au niveau national ont déjà été entamées par les responsables des Zovic et des aires de pâture avec des déplacements à Ouagadougou pour des rencontres aux ministères de l’environnement d’une part et de l’élevage d’autre part.

C’est cette dynamique déjà en cours que le Consortium APAC a révélée comme importante à promouvoir et à soutenir. Les leaders des espaces concernés ont pris cela comme une chance pour partager leurs préoccupations et bénéficier de conseils tirés d’autres expériences de réseaux nationaux d’APAC à travers le monde. La rencontre avec le co-coordinateur du Consortium APAC pour l’Afrique francophone, Christian Chatelain, a produit sur les responsables communautaires d’APAC l’effet d’une reconnaissance supplémentaire (au-delà du Burkina-Faso) de la justesse de leur action et de ses chances de succès. Une première réunion a été tenue à Ouagadougou en octobre 2016, avec des spécialistes des aires naturelles communautaires conservées, y compris un membre d’honneur burkinabè du Consortium ainsi qu’un responsable du PMF/FEM. Aujourd’hui, les participants forment un groupe d’acteurs engagés à soutenir les communautés villageoises dans la protection de leurs APAC. Il a été décidé de façon consensuelle d’œuvrer en priorité à l’identification et au listing formel des APAC au Burkina Faso et à la constitution d’une organisation faîtière nationale chargée de porter à un niveau plus élevé de décision la lutte menée à la base par les populations. Ces populations veulent, en effet, pouvoir perpétuer leurs traditions et défendre leurs droits sur les ressources naturelles de leurs terroirs. L’objectif ainsi convenu a été transcrit sous la forme d’un micro-projet proposé au PMF/FEM qui y a donné une suite favorable.

Intitulé « Consolidation de la gouvernance des APAC au Burkina Faso »,  le projet a une durée de trois ans (2017-2019) avec un montant de 25.000 US$ destiné aux APAC précurseurs de la dynamique APAC au Burkina Faso. Ils étaient trois sites au départ, c’est finalement six qui s’engageront dans le projet : les bois sacrés du village de Kalwaka (Région du Centre-Ouest), les Zovic de Sadpenga, de Pama (Région de l’Est) et de Saro (Région du Centre-Sud), et les aires de pâture de Darkoye Wara-Wara (Région du Sahel) et de Namoungou (Région de l’Est). Elles sont représentatives de ces milliers d’APAC du Burkina et des pays du Sahel. Le projet soutiendra les activités d’information et de sensibilisation aux valeurs de l’approche APAC, l’organisation de l’assemblée constitutive de l’organisation fédérative nationale des APAC, la formation de l’organe dirigeant qui sera élu et, enfin, l’identification et la documentation des APAC du Burkina. La coordination du projet est assurée par Alexis Kaboré, le coordinateur du Consortium APAC pour le Sahel en sa qualité de président de l’Association NatuDev (Nature et Développement), répondant directe du projet auprès des communautés porteuses d’APAC et du PMF/FEM.

Du 05 au 07 juillet 2017, a été organisé l’atelier de lancement du projet à Ouagadougou.

La démarche observée pour ce faire fut reconnue comme éminemment pédagogique : La préparation de la rencontre s’est déroulée en trois étapes : A) réunion de préparation avec les représentants des communautés d’APAC pour définir ensemble un processus porté véritablement par eux. A cette session ont été décidées par exemple les catégories de personnes pouvant représenter au mieux les APAC à l’atelier de lancement, le programme de l’événement, les institutions partenaires à convier, etc; B) tournée effectuée par les représentants des communautés d’APAC pour rencontrer les administrations et organismes responsables des domaines touchant aux APAC (direction de la faune, direction des forêts, direction des aménagements pastoraux, UICN, PMF/FEM, Point focal de la Convention sur la diversité biologique). Les échanges ont porté sur la présentation de la dynamique APAC qui émerge au Burkina et dans le monde, l’invitation à intervenir comme communicateur à l’atelier de lancement du projet et/ou à assister simplement à l’atelier; C) Tenue de l’atelier de lancement du projet proprement dit, en trois journées aux contenus spécifiques mais savamment articulés.

Le premier jour fut consacré aux communications sur les thématiques intéressant les APAC présentes : communications successives sur les bois sacrés, les Zovic, les aires de pâture, les forêts villageoises. Les échanges étaient d’autant plus nourris que, non seulement les conférenciers font partie, au Burkina, des meilleurs experts des thèmes qu’ils ont traités mais aussi ils sont les autorités en charge de ces secteurs au sein de leur ministère. Les représentants des APAC ont intensément animé les débats avec leurs questions, témoignages et recommandations au point de faire dire à un des communicateurs qu’il a « le sentiment d’avoir plus appris qu’enseigné ». Les participants ont toutefois noté que si les Zovic et les aires de pâture sont prévues dans les législations en vigueur, ce n’est pas le cas des forêts sacrées et des forêts villageoises qui en sont totalement absentes. A titre illustratif, cette non reconnaissance légale a constitué un obstacle pour les responsables du village de Kalwaka lors de leur lutte contre la destruction de leur colline sacrée par des orpailleurs s’étant faits délivrés un permis d’exploiter du site par le ministère en charge des mines. La détermination de la population a pu empêcher l’installation de la mine mais la menace n’est pas totalement écartée, à cause surtout de ce défaut de couverture juridique.

Le deuxième jour était dit « journée en interne ». Il a commencé par une présentation de l’approche APAC et du guide d’auto-renforcement des APAC par le coordinateur du consortium APAC pour la région du Sahel. Par leurs commentaires et témoignages, les représentants des communautés d’APAC ont insisté sur le vide que vient combler cette initiative : au-delà du cadre coutumier et villageois, il n’existe aucune structure de la société civile sur laquelle compter pour porter leurs préoccupations et fédérer leurs énergies. La plus grande partie de la journée était dédiée aux représentants des APAC : chaque délégation, constituée des quatre plus hautes autorités de l’APAC représentée, formait un panel pour présenter aux autres leur APAC, son histoire, son importance pour les communautés locales, ses menaces et les solutions trouvées ou envisagées. Il était toujours impossible d’épuiser les questions, commentaires et suggestions, tant ils étaient nombreux et édifiants. L’appel à l’union et à l’engagement au sein des villages est le trait dominant des discussions entre représentants d’APAC.

Le troisième jour fut celui de la cérémonie de lancement du projet, déclinée, elle aussi, en quatre moments : message de chaque délégation, inspiré des échanges des deux journées précédentes, message de la coordinatrice du PMF/FEM au Burkina Faso, intervention du coordinateur du Consortium APAC pour le Sahel, discours du représentant du directeur général des eaux et forêts. Rendez-vous a été donné en septembre 2017 pour l’étape cruciale du processus, celle de la tenue de l’assemblée constitutive de l’organisation fédérative nationale des APAC du Burkina Faso. Elle consistera en l’adoption des textes devant régir le fonctionnement de l’organisation, l’élection de l’organe dirigeant, l’adoption du plan d’action sur la base des projets d’activités de chaque APAC et des actions devant être portées par l’organe dirigeant.

Par ailleurs, étant entendu que les APAC reposent sur la reconnaissance des traditions locales et des autorités qui les incarnent, les bénédictions et le soutien des chefs coutumiers d’envergure nationale ou régionale seront sollicités et maintenus constants. L’autorité morale qu’on leur reconnaît dans tous les milieux et leur fort potentiel d’influence sur les décideurs politiques font d’eux des alliés stratégiques.

La marche vers une organisation nationale des APAC est résolument entamée au Burkina Faso. L’initiative se justifie par l’importance des APAC pour les communautés titulaires, l’ampleur des menaces qui pèsent sur ces sites et l’engagement et les capacités des responsables d’APAC d’y aboutir et de faire fonctionner la structure avec, selon les nécessités, des appuis ad hoc pertinents de compétences indépendantes.

Pour en savoir plus, veuillez contacter Alexis Kaboré à alexis@iccaconsortium.org