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Perspectives des Peuples Autochtones dans un webinaire sur la conservation aux Philippines

Au cours d’un webinaire organisé récemment par des Peuples Autochtones et des organisations de conservation aux Philippines, les intervenants ont souligné la nécessité d’accroître l’assistance technique et les mécanismes financiers pour soutenir la contribution des Peuples Autochtones à la protection de la biodiversité et à l’atténuation du réchauffement climatique. Ils ont également exhorté le gouvernement des Philippines à faire passer le projet de loi sur les APAC.

Par Timothy Solomon de BUKLURAN (Consortium APAC Philippines)
et Gaby Alegre, Chargée de communication & plaidoyer chez NTFP-EP Philippines.
BUKLURAN et NTFP-EP sont Membres du Consortium APAC.

La contribution des Peuples Autochtones à la protection de la biodiversité et à l’atténuation du réchauffement climatique est sans pareille. Pour cette raison, ces modèles autochtones de gouvernance de la nature doivent être soutenus en intensifiant l’assistance technique et les mécanismes de financement. Les intervenants ont souligné ces points de vue au cours d’un webinaire organisé récemment par des Peuples Autochtones et des organisations de conservation aux Philippines. Ce webinaire, qui s’est tenu le 18 juillet 2020, a été organisé par l’ONG Philippine Parks and Biodiversity, le Consortium APAC des Peuples Autochtones des Philippines (Philippine ICCA Consortium), et le Programme d’Échange des produits Forestiers Non-Ligneux aux Philippines (NTFP-EP Philippines).

Ce webinaire fut mené par des chefs autochtones et militants défenseurs des droits humains. Après les discussions, un débat ouvert fut tenu pour répondre aux questions de la centaine de participants. Le webinaire était diffusé sur Zoom et retransmis en direct sur les pages Facebook de Philippine Parks and Biodiversity et NTFP-EP Philippines. Les intervenants ont exhorté les gouvernements, agences internationales et autres parties prenantes à mettre en place une gouvernance de la nature plus inclusive et des politiques sur la biodiversité qui reconnaissent et soutiennent les modes de vie traditionnels des Peuples Autochtones basés sur la nature.

Le webinaire a permis d’informer le public sur le rôle crucial des Peuples Autochtones dans la préservation de la nature et les défis auxquels ils font face pour y arriver. Les intervenants étaient M. Giovanni B. Reyes, Président du Consortium APAC Philippines et Membre du Groupe Consultatif des Peuples Autochtones du Fonds pour l’Environnement Mondial (Global Environment Facility, GEF); M. Dave de Vera, Directeur Exécutif de l’Association Philippine pour le Développement Interculturel (PAFID, Membre du Consortium APAC) et membre du Conseil des Sages du Consortium APAC, et Mme Beng Camba, Responsable du Programme de Développement d’Entreprise de NFTP-EP Philippines.

 

Toutes les sociétés devraient reconnaître et adopter les systèmes autochtones de gouvernance de la nature

Giovanni Reyes a longuement souligné le rôle des Peuples Autochtones dans la conservation de la biodiversité et des ressources naturelles. Pour démarrer, il a cité un aîné d’origine amérindienne:

“Là où il y a des forêts, il y a des Peuples Autochtones; là où il y a des Peuples Autochtones, il y a des forêts. Ce n’est pas une coïncidence si 80% de la biodiversité mondiale se trouve au coeur des terres ancestrales des Peuples Autochtones.”

La raison, selon lui, est inhérente à la relation intime des Communautés Autochtones avec la nature, telle qu’elle est illustrée dans leurs territoires traditionnels et domaines ancestraux. En particulier, dans ces territoires, il souligne que « si le coeur est l’élément vital pour un humain, les Aires et territoires du Patrimoine Autochtone et Communautaire (APAC) sont les éléments vitaux des domaines ancestraux. Détruire le coeur signifie la mort d’une personne. Détruire une APAC signifie la mort d’un domaine ancestral. »

Il a ensuite souligné l’importance des APAC pour les modes de vie des Peuples Autochtones en raison de leur place centrale dans la culture et la spiritualité, comme c’est le cas des cathédrales pour les catholiques ou des mosquées pour les musulmans – les APAC doivent être protégées car elles sont le support et/ou les manifestations du sacré. Les APAC assurent également souvent des services écosystémiques qui soutiennent la vie des Peuples Autochtones, comme des communautés environnantes.

Parce qu’elles protègent la nature depuis si longtemps, le maintien des APAC dans des conditions suffisantes pour que la biodiversité prospère est une preuve irréfutable de l’efficacité des Peuples Autochtones dans la conservation. Parce qu’elle précède tous les systèmes formels de gouvernement que l’on voit aujourd’hui, des états-nations aux aires protégées, il a ensuite affirmé que la société « devrait s’aligner avec l’intelligence des Peuples Autochtones. Après tout, leurs systèmes d’organisation sont bien plus avancés que des Constitutions vieilles de quelques décennies ou les cadres juridiques qui les accompagnent. »

 

L’adoption de la Loi sur les APAC est une priorité pour les Philippines

M. Dave de Vera a mis l’accent sur l’importance des APAC non seulement pour les Peuples Autochtones, mais aussi pour toutes les sociétés. Selon lui, « les Aires et territoires du Patrimoine Autochtone et Communautaire (APAC) sont la forme la plus ancienne de conservation, précédant tous les autres projets, programmes et politiques. Parfois reconnues par les gouvernements, mais pas le plus souvent. Trop peu de personnes comprennent de quoi il est vraiment question. »

Il a souligné que, aux Philippines et aux quatre coins du monde, les gouvernements imposent trop souvent des politiques de conservation qui ne mettent pas à profit l’efficacité des systèmes de gouvernance traditionnels des Peuples Autochtones. Certaines de ces politiques, en réalité, négligent complètement cette gouvernance traditionnelle, ce qui conduit à la dislocation des systèmes mêmes qui protègent la biodiversité depuis des temps immémoriaux.

À propos des dernières avancées législatives aux Philippines, Dave de Vera a recommandé « d’adopter la Loi sur les APAC, car le savoir traditionnel des Communautés Autochtones disparaît rapidement, alors même que les menaces contre la conservation autochtone s’accroissent. »

La Loi sur les APAC vise à institutionnaliser la reconnaissance du rôle et de la contribution des Peuples Autochtones dans la conservation de la biodiversité et des ressources naturelles par la création d’un registre des APAC. Ce registre national des APAC sera une étape majeure dans la reconnaissance officielle des « Autres Mesures de Conservation Efficaces par Zone » (AMCEZ) en lien avec le système actuel des aires protégées aux Philippines, et fournira des garanties légales pour les Peuples Autochtones dans le contexte de la conservation. Cela, dit-il, renforcera la représentation des Philippines dans les engagements nationaux et internationaux pour intégrer les objectifs de conservation de la biodiversité. (Vous trouverez de plus amples informations sur le projet de loi ici.)

 

Il est nécessaire de soutenir le commerce équitable pour renforcer les entreprises des Peuples Autochtones

Mme Beng Camba a exprimé l’idée que la reconnaissance de la contribution des Peuples Autochtones dans la conservation de la biodiversité implique la reconnaissance et le soutien des savoirs, systèmes et pratiques autochtones. Globalement, les Peuples Autochtones se sont engagés dans des modes de vie basés  sur les ressources forestières et dans des activités de commerce depuis des temps immémoriaux, ce qui revêt une pertinence économique, culturelle, sociale et écologique. Aux Philippines, les Peuples Autochtones sont impliqués dans des entreprises communautaires de produits forestiers non-ligneux – miel, vignes, herbes et essences, matériaux bruts pour l’artisanat, teintures, fruits sauvages, et tant d’autres.

Elle a mis en exergue que l’émergence de marchés pour les produits « verts » et le déclin graduel de l’industrie textile de masse et de l’alimentation rapide sont « des opportunités pour renforcer les entreprises des Communautés Autochtones et s’assurer qu’elles resteront viables tout en étant responsables sur les plans écologique et social. »

Mme Camba a souligné que les entreprises des Communautés Autochtones basées sur la nature s’appuient sur une surveillance et une gestion attentives et participatives des ressources. Il existe des protocoles pour éviter la surexploitation, et des gardes-fous dans les aires préservées comme les APAC. Les aînés des communautés sont aussi ceux qui partagent avec la jeunesse leur savoir traditionnel, leurs systèmes et pratiques autour des ressources.

Elle a déclaré, “Ito ang pagkakataon para matutunan ng kabataan ang pag-aalaga at pagbabantay ng kanilang kagubatanKasama rito ang tuloy-tuloy na pagtatanim para sa susunod na mga henerasyon. » (C’est une opportunité pour la jeunesse d’apprendre à conserver et protéger leur forêt. Cela va de pair avec le soin continu de la forêt et la plantation d’arbres pour les générations suivantes.)

C’est la clé pour que les Communautés Autochtones puissent renforcer et soutenir leurs entreprises. Une des approches pour y arriver est de former des alliances, pour être capables d’échanger en permanence du savoir et des pratiques exemplaires. « Quand ils parlent d’une seule voix, ils sont capables de commercialiser leurs produits, de leur ajouter de la valeur, de se diversifier, et même d’étendre leur marché », a-t-elle ajouté. En plus d’assurer la pérennité des ressources, Mme Camba a rappelé que trouver le bon marché et assurer un commerce équitable avec des prix justes est essentiel. Cela implique de rayonner et de s’engager continuellement dans des marchés qui valorisent la culture, l’artisanat et la conservation.

 

Recommandations

Tout au long du webinaire, il a été rappelé que les savoirs, systèmes et pratiques autochtones des Communautés Autochtones sont la clé pour s’assurer que leur gouvernance traditionnelle perdure et contribue à la conservation de la biodiversité et des ressources naturelles. En conséquence, les organisateurs ont appelé à la reconnaissance de ces savoirs, systèmes et pratiques autochtones, pour les Communautés Autochtones comme pour le reste du monde.

Le webinaire a émis les recommandations spécifiques suivantes:

  • Étant donné la contribution sans comparaison des Communautés Autochtones dans l’atténuation du réchauffement climatique, leurs modèles doivent être soutenus en accroissant l’assistance technique et les flux de financements, ainsi qu’en s’assurant que les politiques incluent les modes de vie traditionnels autochtones basés sur la nature.
  • Il est urgent que les gouvernements et agences internationales développent des garanties institutionnelles qui permettront aux voix des Peuples Autochtones d’être prises en compte dans la conception, la planification et la mise en place des actions prioritaires d’ici à 2030.
  • La civilisation moderne doit s’aligner sur l’intelligence des Peuples Autochtones, dans la mesure où leurs systèmes de savoir et pratiques traditionnels ont distillé et codifié efficacement des décennies, voire des siècles d’expérience de la nature. Il est du devoir de l’humanité de respecter et d’écouter les Peuples Autochtones pour mettre à contribution l’outil le plus puissant et le plus fiable qu’ils ont conservé pendant si longtemps – le passé.

 

 

Image d’illustration: Capture d’écran du webinaire

Traduit de l’anglais par Antoine Scherer