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Des Peuples Autochtones de Taïwan progressent vers la l’autodétermination

Dans le cadre du projet de gouvernement autonome confédéré des Peuples Autochtones à Taïwan, les chefs ont récemment mis en place un processus institutionnel d’autodétermination, adressé une lettre à la présidente taïwanaise et diffusé une déclaration publique.

Par Sutej Hugu, Coordinateur régional du Consortium APAC pour l’Asie de l’Est et représentant de l’Alliance pour l’autodétermination
autochtone de Taïwan – Indigenous Taiwan Self-Determination Alliance (ITW-SDA), Membre du Consortium APAC.

Les Peuples Autochtones de Taïwan vont de l’avant avec le projet d’un gouvernement autonome uni. Nous espérons que l’autonomie conduira à la décolonisation et aidera Taïwan à édifier une nation inclusive.

En août 2020, l’Alliance pour l’autodétermination autochtone de Taiwan – Indigenous Taiwan Self-Determination Alliance (ITW-SDA) a organisé plusieurs activités et réunions et a réussi à mettre en place un processus institutionnel pour l’autodétermination. La coalition de Peuples Autochtones a fait une déclaration publique au début du mois et une délégation invitée l’a remise au bureau présidentiel taïwanais le 14 septembre.

Ceci est arrivé après des années de dialogue et de délibérations.

Le matin du 1er août, à l’occasion de la Journée des Peuples Autochtones de Taïwan, l’ITW-SDA a organisé un rassemblement de militant.e.s tribaux devant le bâtiment du bureau présidentiel à Taipei. Dans le cadre de ce rassemblement, les militant.e.s ont adressé une lettre à la présidente Tsai Ing-wen à l’issue de la conférence de presse. La lettre mettait l’accent sur la libération des Peuples Autochtones de la relation coloniale et sur l’édification d’une nation inclusive à Taïwan.

Plus tard dans la journée, les représentant.e.s des tribus se sont réuni.e.s dans le cadre d’un forum d’action pour discuter plus avant des stratégies organisationnelles de l’ITW-SDA. Le groupe a discuté en profondeur de la vision et des plans d’un gouvernement autonome confédéré des Peuples Autochtones à Taïwan. À la suite de ces discussions, les représentant.e.s ont mis en place un processus institutionnel pour l’autodétermination ainsi que deux organes institutionnels : Le Comité préparatoire de l’Assemblée unie des conseils de confédération des Peuples Autochtones et un Front allié des communautés tribales pour une autodétermination durable.

Puis, le 21 août, nous avons reçu une invitation du bureau présidentiel pour rencontrer la présidente Tsai le 14 septembre en après-midi. Nous avons ensuite publié une déclaration publique sur notre vision et notre plan pour la décolonisation, l’autodétermination et l’édification de la nation à Taïwan. Vous trouverez ci-dessous la version française de notre déclaration.


 

« La décolonisation des Peuples Autochtones, l’autodétermination durable et l’édification d’une nouvelle nation inclusive, ensemble »

Depuis des milliers d’années, Taïwan est la patrie ancestrale des peuples austronésiens et de leur migration vers l’océan Indien et le Pacifique. La vie des Peuples Autochtones ici est profondément connectée et intégrée avec la terre, la mer, la nature, la tradition et le domaine spirituel. Cette connexion et cette intégration ont donné naissance à notre système de valeurs et de sens; ce dont nous dépendons et que nous utilisons de manière durable, ce que nous aimons et chérissons, ce que nous respectons et révérons.

Nous disposons d’un système de connaissances unique sur les communautés tribales, les habitats inter-espèces, l’éthique terre-mer et les normes taboues sacrées. En apprenant de ce système et en grandissant en son sein, nous obtenons l’énergie nécessaire pour agir, la sagesse de la résilience et la volonté de persévérer. C’est par l’adaptation et l’innovation entre les générations que nos traditions autochtones ont été héritées pendant des millénaires.

En réfléchissant de manière approfondie à la nouvelle orientation de la gouvernance d’un Taïwan équitable et durable, nous avons lancé la vision d’une « libération des Peuples Autochtones de la relation coloniale et l’édification d’une nation inclusive à Taïwan ». Cette vision utilise la culture autochtone et les connaissances écologiques de nos peuples pour guérir le traumatisme de la colonisation et de l’exploitation qui ont causé la folie, le dysfonctionnement et l’anomalie en plus de la corruption et de la destruction sur la Terre. Conservons les territoires de vie animistes pour tous les êtres, adhérons à la valeur ultime de la trinité de la diversité linguistique, culturelle et biologique. Mettons en œuvre un nouveau modèle de gouvernance de la planète, ensemble.

De la propagande de la « Chine libre » pendant la dictature de Tchang Kaï-chek, sous la loi martiale pendant 38 ans, à la « Taïwan démocratique » après Lee Teng-hui, le premier président de Taïwan par une élection générale, l’oppression du régime colonial sur les Peuples Autochtones n’a jamais été levée. Alors que la Commission nationale des droits de la personne était récemment créée, l’Alliance pour l’autodétermination autochtone de Taïwan (ITW-SDA) a demandé au gouvernement colonial de mettre en œuvre l’article 1 commun au Pacte international relatif aux droits civils et politiques et au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels :

« 1. Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. 2. Pour atteindre leurs fins, tous les peuples peuvent disposer librement de leurs richesses et de leurs ressources naturelles, sans préjudice des obligations qui découlent de la coopération économique internationale, fondée sur le principe de l’intérêt mutuel, et du droit international. En aucun cas, un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance. 3. Les États parties au présent Pacte, y compris ceux qui ont la responsabilité d’administrer des territoires non autonomes et des territoires sous tutelle, sont tenus de faciliter la réalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et de respecter ce droit, conformément aux dispositions de la Charte des Nations Unies. »

En vertu de la « Loi de mise en œuvre du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels », annoncée en avril 2009, le gouvernement doit traiter de manière proactive les quatre conditions de libération de la relation coloniale, à savoir « recouvrer la souveraineté autochtone, restituer les territoires traditionnels, compenser les destructions et offrir l’assistance nécessaire pour restaurer les communautés tribales perturbées », à la plus grande échelle et  la plus large portée. Le gouvernement doit travailler avec les Peuples Autochtones pour parvenir à un consensus et pour engager la vision de la réconciliation, de la restauration et de la poursuite de l’édification d’une nation inclusive.

L’Assemblée Générale des Nations Unies a approuvé en 2010 la désignation de la période 2011-2020 comme troisième décennie internationale pour l’éradication du colonialisme. 2020 marque la dernière année de cette décennie.

Les relations oppressives entre les colonisateurs et les colonisés à Taïwan ont gravement déformé l’humanité sur ce territoire et nous empêchent de rechercher une vision commune et un avenir juste pour Taïwan. La seule façon pour le pays de se libérer de cette souffrance commune est de libérer les Peuples Autochtones de la domination coloniale. Cette libération est possible par la restauration de la souveraineté, la restitution du territoire, la compensation des destructions et la collaboration pour la restauration.

Par conséquent, sur la base de la reconnaissance de la souveraineté naturelle des Peuples Autochtones, nous vous invitons à vous engager conjointement à mettre fin à l’oppression interne et externe laissée dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre civile entre le KMT (Chine nationaliste) et le PCC (Chine communiste). Les Peuples Autochtones collaboreront avec les ancien.ne.s et les nouveaux.elles immigrant.e.s chinois.e.s et les plus récent.e.s résident.e.s d’Asie du Sud-Est pour reconstruire une identité pour Taïwan et restaurer la patrie commune. Nous voulons en effet que tout le monde s’engage dans le processus d’autodétermination. Nous voulons établir un nouvel État souverain naturel indépendant à Taïwan, qui sera reconnu par la communauté internationale.

Réfléchissons aux progrès du mouvement des Peuples Autochtones de Taiwan au cours des trois dernières décennies. Nous sommes passés de la recertification des Peuples Autochtones à la modification de la Constitution en 1994, sous le mandat du président Lee Teng-hui, et à l’ « accord sur la reconnaissance du nouveau partenariat entre les Peuples Autochtones et le gouvernement de Taïwan » en 2002, sous le président Chen Shui-bian. L’accord de 2002 a reconnu la souveraineté naturelle des Peuples Autochtones et a promis de conclure un traité foncier avec les Peuples Autochtones de Taïwan, qui n’a pas encore été mis en œuvre.

Enfin, en 2016, la présidente Tsai Ing-wen a présenté des excuses officielles aux Peuples Autochtones au nom de tous les gouvernements coloniaux de Taïwan et a annoncé la création d’un « Comité pour la justice historique et la justice transitionnelle pour les Peuples Autochtones » sous l’égide du bureau présidentiel. Ces initiatives ont reçu un large soutien et ont suscité de nombreuses attentes ou imaginations. Mais pour les Peuples Autochtones, l’étape fondamentale vers la libération de la relation coloniale et l’amorce de l’édification d’une nouvelle nation inclusive a toujours été retardée jusqu’à présent.

À partir de 2018, les partenaires d’ITW-SDA se sont efforcés de s’intégrer avec des militant.e.s tribaux perspicaces et visionnaires sur les territoires traditionnels des Peuples Autochtones. Nous avons établi des déclarations communes de territoires et de reconnaissance mutuelle de la souveraineté, encouragé l’arrangement d’organisations de traités de confédération ethnique et régionale, créé un Front allié des communautés tribales pour une autodétermination durable, fondé des conseils autonomes des Peuples Autochtones dans les six zones métropolitaines ainsi que le Bureau de liaison pour l’avancement des relations de nation à nation à Taïwan.

Nous proposons en outre d’organiser la formation d’une Assemblée unie des conseils de confédération des Peuples Autochtones. Nous proposons également de planifier qu’un gouvernement autonome confédéré des Peuples Autochtones  développe des entités politiques ethniques et mette en place des institutions de gouvernance communautaire tribale. Ce sera notre base structurelle et notre force pour préparer « la libération des Peuples Autochtones de la relation coloniale et l’édification d’une nation inclusive à Taiwan ».

Nous appelons les autorités gouvernementales coloniales à respecter la souveraineté naturelle des Peuples Autochtones. Nous appelons le gouvernement à établir une agence correspondante à la relation de nation à nation avec les Peuples Autochtones. Cette agence indépendante mènera des négociations mutuelles sur la décolonisation et l’autodétermination des Peuples Autochtones. Nous continuerons à faire progresser la pratique et la croissance des quatre stratégies organisationnelles de l’ITW-SDA. Pour l’édification d’une nation inclusive, nous continuerons à rechercher toutes les opportunités de communiquer le consensus et l’intégration transnationaux. Nous envisageons un Taïwan durable et équitable, c’est pourquoi nous œuvrons pour une transition du pouvoir et un changement de paradigme en matière de gouvernance.

Luttons ensemble et soutenons mutuellement le processus de décolonisation et d’autodétermination. Travaillons ensemble à l’édification d’une nation inclusive à Taïwan.

5 septembre 2020

 


La délégation de l’ITW-SDA qui devait visiter le bureau présidentiel a également tenu une conférence de presse. Lors de la conférence de presse, nous avons fait des déclarations au public sur la façon dont nous nous préparons à la communication entre les groupes trans-ethniques et à l’intégration nationale inclusive. Nous n’avons néanmoins pas pu rencontrer la présidente Tsai ce jour-là. Au nom de la présidente, son personnel a accepté la lettre et nous leur avons lue. Nous avons également demandé une réponse ouverte écrite de la part de la présidente. Nous avons demandé à la présidente de répondre à notre appel légitime fondé sur les droits des Peuples Autochtones à la décolonisation, à l’autodétermination durable et à la souveraineté naturelle.

Nous nous attendons en outre à des échanges avec les Membres du Consortium APAC, ainsi qu’avec nos partenaires et ami.e.s du monde entier, sur les sujets critiques et les expériences communes suivants :

  • Souveraineté naturelle basée sur les droits de la nature
  • Décolonisation autochtone contre État-nation
  • Autodétermination durable et édification d’une nation inclusive.

 

 

Image présentée : Une délégation de l’ITW-SDA visite le bureau présidentiel de Taïwan le 14 septembre 2020. Photo © ITW-SDA

Translated from English by Marie-Line Sarrazin