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Les communautés pastorales du massif de Sinjajevina adoptent une déclaration historique pour leur territoire de vie

Celle-ci affirme la volonté de protéger les ressources en eau, la faune et les écosystèmes essentiels aux communautés locales. Elle marque également une opposition résolue à toute forme de militarisation, au tourisme de masse, à l’agriculture intensive et aux projets industriels (notamment éoliens) non encadrés

First published on 02/24/2026

Par Consortium APAC


Au cœur du Monténégro, le plateau de Sinjajevina constitue l’un des plus vastes pâturages d’Europe, couvrant près de 5 % du territoire national. Utilisé depuis des millénaires pour l’élevage, il est gouverné comme un bien commun, combinant petites parcelles privées, règles coutumières et pratiques pastorales traditionnelles portées notamment par huit tribus monténégrines au cours des deux derniers siècles. Ce mode de gouvernance communautaire a permis de préserver une biodiversité remarquable et des paysages culturels d’une grande valeur. Sinjajevina fait ainsi partie de la réserve de biosphère du canyon de la Tara, est inscrit au Réseau Émeraude dans le cadre de la Convention de Berne, identifié comme Zone importante pour les plantes et proposé comme site Natura 2000.

En 2019, le gouvernement monténégrin a pourtant décidé de transformer Sinjajevina en terrain d’entraînement militaire de l’OTAN, sans étude d’impact environnemental, économique ou sanitaire, et sans tenir compte des milliers de signatures citoyennes recueillies pour s’y opposer. Des exercices impliquant tirs et explosions ont causé des dommages et des pollutions, tandis que des éleveurs ont été temporairement privés d’accès à leurs pâturages. À ce moment-là, l’avenir du territoire semblait compromis par des usages militaires destructeurs.

Face à cette décision, une alliance spontanée s’est formée sous le nom de « Save Sinjajevina », réunissant gardiens traditionnels, militants, universitaires et organisations de la société civile nationales et internationales. Pendant plusieurs années, elle a mené une résistance déterminée et non violente contre la militarisation. La mobilisation a culminé à l’automne et au début de l’hiver 2020, lorsque des habitants ont occupé physiquement le plateau dans des conditions climatiques particulièrement rudes. Le 5 décembre 2020, l’utilisation militaire a été suspendue temporairement.

Après plusieurs années d’incertitude, une avancée décisive est intervenue en juillet 2025 : le gouvernement du Monténégro, dirigé par le Premier ministre Milojko Spajić, a officiellement aboli le projet de terrain d’entraînement militaire. Les autorités ont exprimé leur volonté de consacrer Sinjajevina à la protection de l’environnement, en tenant compte des besoins et aspirations des communautés locales. Pour le mouvement, cette décision représente une victoire majeure pour la défense d’un territoire façonné par des générations d’éleveurs.

Dans la déclaration publiée à cette occasion, Save Sinjajevina réaffirme sa détermination à assumer pleinement son rôle de gardien et à désigner Sinjajevina comme « territoire de vie », c’est-à-dire comme une zone préservée et gouvernée par la communauté. S’appuyant sur l’engagement des tribus, confréries, associations d’éleveurs, familles résidentes et partenaires scientifiques, le mouvement entend consolider un modèle de gouvernance participatif et inclusif, fondé sur les savoirs locaux et la responsabilité collective.

La déclaration énonce des principes clairs pour protéger le plateau contre de nouvelles menaces : toute forme de militarisation, les infrastructures lourdes liées notamment au tourisme de masse, les interventions sur les ressources en eau mettant en péril les écosystèmes et les moyens de subsistance, la chasse et l’exploitation non durables de la faune, l’agriculture intensive, ainsi que les projets de méga-parcs éoliens envisagés sans évaluations d’impact adéquates. En parallèle, le mouvement promeut activement le pâturage saisonnier, les systèmes alimentaires traditionnels, le tourisme communautaire responsable, la transmission intergénérationnelle des savoirs et la collaboration scientifique pour renforcer la gestion adaptative.

Cette approche s’inscrit dans la dynamique internationale de reconnaissance des APAC (aires et territoires du patrimoine autochtone et communautaire) et de la conservation communautaire au sein de la Convention sur la diversité biologique et des lignes directrices de l’UICN. Le message final est sans équivoque : « Save Sinjajevina assume et défend pleinement ses droits et responsabilités de gardien du territoire de vie de Sinjajevina. » Les signataires soulignent également la portée exemplaire de cette démarche, affirmant que « Cette déclaration marque un précédent important », susceptible d’inspirer d’autres communautés, au Monténégro et ailleurs, à défendre et gouverner leurs territoires pour les générations futures.

Une traduction française de la déclaration originale en anglais, partagée par Save Sinjajevina, membre du Consortium APAC, figure ci-dessous

Déclaration de l’initiative civique « Save Sinjajevina » — établie pour pérenniser la gestion, l’administration et la préservation de Sinjajevina comme territoire de vie

Au cœur du Monténégro, Sinjajevina est l’un des plus vastes pâturages d’Europe, couvrant près de 5 % de la superficie du pays. Principalement gérée comme un bien commun, la zone comprend aussi de petites parcelles privées administrées selon des règles coutumières et des pratiques traditionnelles. Exploitée depuis des millénaires pour l’élevage, Sinjajevina a, ces deux derniers siècles, été cogérée par pas moins de huit tribus monténégrines. Cette gestion collective a permis de préserver la biodiversité remarquable, faune et flore rares, qui fait la richesse de la région.

La valeur naturelle de Sinjajevina est largement reconnue, aussi bien à l’échelle nationale qu’internationale. Ce territoire fait partie intégrante de la réserve de biosphère du canyon de la rivière Tara ; il est également inscrit au Réseau Émeraude dans le cadre de la Convention de Berne, classé Zone importante pour les plantes, désigné comme projet de parc naturel régional et proposé comme site au sein du réseau Natura 2000 de l’UE.

En 2019, le gouvernement a déclaré Sinjajevina terrain d’entraînement militaire de l’OTAN, sans prendre en compte le système de gouvernance traditionnel ni la richesse bioculturelle du territoire. Peu après, la zone a subi de nombreux tirs et explosions, causant des dommages et une pollution importants. Les usagers traditionnels ont parfois été privés d’accès à leurs terres. Le gouvernement du Monténégro a adopté cette décision sans mener d’étude d’impact environnemental, économique ou sanitaire, tout en ignorant les près de 6 000 signatures de citoyens recueillies en peu de temps pour empêcher les forces de l’OTAN d’entrer dans la région.

À ce stade, tout laissait penser que le territoire était voué à des usages militaires destructeurs. Pourtant, la résistance tenace, éclairée et inventive des gardiens traditionnels a pris de court les institutions étatiques, les responsables de l’OTAN et l’opinion publique. Une alliance spontanée s’est alors créée, réunissant communautés locales, militants, universitaires ainsi que des organisations non gouvernementales nationales et internationales, qui ont, durant des années, opposé une résistance à la militarisation du territoire par des moyens variés et innovants.

La résistance atteint son apogée lors de l’occupation physique du territoire à l’automne et au début de l’hiver 2020, particulièrement rigoureux. Suite à cette mobilisation, le 5 décembre 2020, l’utilisation de Sinjajevina comme terrain d’entraînement militaire a été suspendue temporairement. Cette suspension a perduré les années suivantes, jusqu’à ce qu’en juillet 2025, le gouvernement du Monténégro, sous la direction du Premier ministre Milojko Spajić, prenne la décision officielle d’abolir définitivement le terrain d’entraînement militaire.

À cette occasion, le gouvernement a affirmé sa volonté de faire de Sinjajevina un espace dédié à la protection de l’environnement, tout en tenant compte des besoins et aspirations des communautés locales. L’alliance, qui agissait depuis le début sous le nom de « Save Sinjajevina », a accueilli avec enthousiasme et reconnaissance la décision de 2025, la considérant comme une avancée majeure pour la préservation de l’un des pâturages les plus importants d’Europe, façonné et entretenu par des générations de communautés de Monténégrins.

Fort de l’expérience acquise, le mouvement Save Sinjajevina réaffirme dans cette déclaration la richesse et la diversité des valeurs de Sinjajevina en tant que territoire de vie. Il exprime également sa détermination à poursuivre son rôle de gardien, en gérant, administrant et préservant cette région au service de la nature et des populations.

S’appuyant sur les compétences, l’expérience et l’engagement sans faille des tribus et communautés traditionnelles du plateau, ainsi que sur le soutien des organisations locales et nationales de la société civile, du milieu académique, des acteurs politiques et des partenaires internationaux qui ont contribué à façonner ce mouvement, Save Sinjajevina s’engage à poursuivre la gestion traditionnelle du territoire. Le mouvement œuvre également à renforcer et préserver durablement ce patrimoine pour les générations futures.

En affirmant Sinjajevina comme territoire de vie, c’est-à-dire une zone préservée et gérée de manière communautaire, le mouvement s’inscrit dans des cadres internationalement reconnus. Il s’aligne notamment sur le Programme de travail sur les aires protégées de la Convention sur la diversité biologique (PTAP de la CDB), sur la reconnaissance du rôle essentiel de la conservation communautaire, ainsi que sur les lignes directrices de l’UICN concernant les aires conservées par les communautés autochtones et locales (APAC).

Fidèle à ces principes internationalement reconnus, Save Sinjajevina va poursuivre ses efforts pour rassembler les représentants des tribus et confréries locales, les associations d’éleveurs, les communautés et familles résidentes, les scientifiques, les organisations non gouvernementales, les citoyens et les institutions publiques. L’objectif est de renforcer la légitimité, la valeur patrimoniale et la légalité d’un modèle de gouvernance participatif et inclusif, basé sur une gestion responsable et dédiée à la vitalité durable des écosystèmes, du patrimoine culturel et des traditions pastorales de Sinjajevina.

Pour encadrer la gouvernance du territoire, plusieurs principes fondamentaux — qui pourront être précisés lors de consultations inclusives — sont proposés. Ils visent notamment à protéger Sinjajevina contre les activités destructrices suivantes :

  • Toute forme d’activité militaire ou de militarisation ;
  • Les projets d’infrastructure susceptibles de dégrader l’environnement, notamment la construction de routes ou d’installations inadaptées, en particulier à des fins de tourisme de masse ;
  • Les interventions sur les ressources en eau qui pourraient menacer les écosystèmes ou les moyens de subsistance des éleveurs ;
  • La chasse et l’exploitation non durables de la faune sauvage ;
  • L’agriculture intensive pratiquée sans souci de durabilité ;
  • Les projets de méga-parcs éoliens proposés pour remplacer le terrain d’entraînement militaire, impliquant l’installation de plus de 170 éoliennes de plus de 100 mètres de haut, sans évaluation préalable des impacts environnementaux, sociaux, économiques ou sanitaires.

Parallèlement, Save Sinjajevina s’investit activement dans le soutien et la revitalisation des pratiques traditionnelles durables, telles que :

  • Le pâturage saisonnier, qui participe à la conservation de la biodiversité, au maintien des paysages traditionnels et à l’équilibre écologique des alpages ;
  • Les systèmes traditionnels de production alimentaire et les pratiques culturelles qui y sont associées ;
  • Le tourisme communautaire, respectueux de l’environnement et socialement responsable ;
  • Le transfert actif des savoirs entre générations, ainsi que le renforcement du lien émotionnel des populations avec leur territoire, en collaboration avec des partenaires scientifiques pour améliorer la gestion adaptative ;
  • La promotion de modèles de gestion et de gouvernance locale reflétant les multiples valeurs de ce territoire de vie, où les communautés qui ont historiquement soutenu Sinjajevina jouent un rôle clé dans son présent et son avenir.

Si de futurs accords peuvent prévoir des formes de cogestion avec les institutions étatiques, Save Sinjajevina rappelle que la responsabilité inclusive et communautaire constitue la première étape essentielle, et le socle de toute reconnaissance institutionnelle ou investissement à venir.

Cette approche s’inscrit dans une dynamique mondiale visant à reconnaître l’efficacité, la légitimité et la légalité de la gouvernance communautaire pour la conservation de la nature et du patrimoine culturel. Ainsi, les principales organisations internationales de l’environnement et du développement encouragent et soutiennent activement ces systèmes, souvent désignés sous le nom d’ «aires et territoires du patrimoine autochtone et communautaire » (APAC) ou « territoires de vie » (CDB, UICN, PNUE, PNUD).

Save Sinjajevina se tient prêt et déterminé à promouvoir ce modèle comme exemple pour les générations présentes et futures, tant au Monténégro qu’à l’échelle internationale. Cette déclaration porte un message clair :

Save Sinjajevina assume et défend pleinement ses droits et responsabilités de gardien du territoire de vie de Sinjajevina.

Cette déclaration marque un précédent important. Nous espérons qu’elle inspirera d’autres communautés, au Monténégro et ailleurs, à défendre leurs territoires et à revendiquer le droit de les gérer, de les administrer et de les protéger, en leur nom et pour leur avenir.

Signé, au nom de toute l’organisation, par le conseil d’administration de l’initiative civique Save Sinjajevina : Milan D. Sekulović, président ; Mileva Gara Jovanović et Petar Glomazić, vice-présidents ; ainsi que Novak Tomović, président de l’assemblée de Save Sinjajevina.

Traduit par Antoine Scherer.