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Etoubili et boalôo : une cartographie bioculturelle communautaire qui révèle l’occupation historique et permet la défense des forêts tropicales africaines  

Paroles de Serge Ekazama Koto, para-écologiste et porte-parole de Massaha

Sur cette photo de 2024, les coauteurs Fulbert Makala, Modeste Ndongoabendje et Dieu-Donné Ngouba accomplissent un rituel avec Pendo (le nom d’un serpent mystique qui pond ses œufs au bout de l’arc-en-ciel), l’un des trois boualôo restants, ces pirogues sacrées que Massaha a exhumés après des décennies passées enfouis au bord de la rivière. Photo: Graden Z.L. Froese

First published on 03/31/2026

Depuis 2020, la communauté Kota de Massaha au Gabon demande au gouvernement de protéger son territoire de vie, Ibola Dja Bana Ba Massaha, contre l’exploitation forestière industrielle, de le reconnaître et le sécuriser en tant qu’aire conservée par la communauté. Le processus continue et a connu des hauts et des bas, fréquemment documentés par le Consortium APAC et d’autres organisations. La communauté de Massaha a récemment publié un article scientifique en libre accès, dont le premier auteur est le territoire, et qui a également bénéficié de la collaboration d’une membre honoraire du Consortium APAC et d’autres auteurs encore. Cet article vient démontrer comment leur cartographie bioculturelle a permis de dévoiler leur lien au territoire comme lieu de vie de long terme, venant ainsi appuyer la défense de leur territoire ancestral.

Les cartes à grande échelle portant sur la conservation (comme celles des paysages forestiers intacts) et les cartes administratives coloniales et postcoloniales représentent les concessions forestières comme des espaces vides, qui recouvriraient une nature sauvage semblable à l’Eden, largement dépourvue d’habitants. A l’inverse, les cartes bioculturelles de Massaha témoignent de la richesse de ce territoire de vie, ou la présence humaine remonte a des temps anciens, et qui regorge de villages ancestraux et de sites sacrés, d’une grande profondeur historique et d’une importance cruciale pour leurs utilisations modernes quotidiennes. Elles montrent également l’exploitation forestière industrielle qui échappe aux satellites.

Mais l’article révèle également quelque chose de plus profond : la cartographie bioculturelle de Massaha a fait resurgir le pouvoir coutumier. Ci-dessous, l’un des co-auteurs, Serge Ekazama Koto, paraécologiste et porte-parole de Massaha, partage la pratique coutumière de la pêche, l’etoubili, et de la manière dont la communauté a revitalisé ses traditions afin d’acquérir une force spirituelle et stratégique dans sa quête pour sauver et préserver Ibola Dja Bana Massaha.

Les propos de Serge sont inclus en annexe dans l’article et sont republiés ici afin d’être partagés avec un public plus large. Ils sont directs et percutants (lecture de moins de cinq minutes).

Le texte ci-dessous a été prononcé par Serge Ekazama Koto le 11/09/24 à Massaha. Quelques notes sur les espèces citées se trouvent entre crochets.

Etoubili et boalôo

Par Serge Ekazama Kota

Bonsoir. Je m’appelle Ekazama Koto Serge. Je suis paraécologiste à Massaha. Et encore, je suis le représentant, le porte-parole du village pour l’aire protégée communautaire. Je viens ici vous parler typiquement d’etoubili et de boalôo. L’etoubili est une pêche qui a été pratiquée par nos grands-parents. Après la mort des grands-parents, c’est comme ça qu’ils ont transmis ces connaissances à nos papas. Et mes papas m’ont expliqué qu’etoubili est une pêche. Et c’est pas une pêche comme toute autre pêche. C’est une pêche qui est seulement pratiquée lors des grandes vacances. Et cette pêche-là, ce sont des clans. C’est pas tout le monde qui avait accès à la pratiquer. Donc, il y avait le clan Ngonguey, il y avait d’autres clans, ils ne sont pas nombreux, il doit y avoir 3 ou 4. Mais typiquement, l’etoubili, c’est une pêche. Mais avant d’y aller pour la pratiquer, on prenait d’abord tout le temps d’aller d’abord chercher là où se trouve la liane qu’on appelle anonguey. Si on trouve déjà la liane là où il y a beaucoup, on met déjà les signes et on cherche là où on va mettre maintenant le campement. Typiquement le campement là où les hommes doivent rester. Et on la pratiquait plus en période de saison sèche. Donc, avant de rentrer au campement, il y a les hommes qui rentrent d’abord pour aller couper la liane anonguey. On coupe la liane, on la mène, on la tille entièrement. Et il y a une place spécialement qu’ils ont réservé uniquement pour tisser, d’abord pour nettoyer la liane. On amène cette liane-là. Les hommes sont là uniquement pour nettoyer. Et après le nettoyer, ils doivent aussi tisser les nasses qui doivent prendre l’étendue d’au moins 6 ou 10 mètres. Et après avoir tissé ça, tout est fait, prêt. Et on annonce maintenant aux hommes et aux femmes de rentrer maintenant au campement. Et avant de rentrer au campement, il y a d’abord ce qu’on appelle les sacrifices. Il y a d’abord la danse traditionnelle aussi, le jour de la rentrée au campement. Et il y a un jeune homme qu’on prend pour couper la petite liane, qui fait en sorte que le poisson… on doit avoir le poisson en abondance. Et ce jeune homme, on doit le traiter comme si on traitait l’enfant qu’on prenait le mois d’août, il y a la circoncision. C’est comme on traite un enfant qu’on veut couper pour la circoncision. Donc lui, il doit rester à l’écart et il est traité autrement. Sa nourriture, c’est une vieille maman qui doit préparer sa nourriture. Et il y a des interdits qui sont là-dedans. Vous deviez rester, si vous rentrez là-bas pendant deux mois ou trois mois, vous allez rester, vous dormez avec votre femme, sans pourtant avoir des rapports sexuels. Ce sont des interdits qui sont là-bas. Et le nganga qui initie et qui doit donner tout, c’est lui qui maîtrise, qui a le monopole du pouvoir et qui est en relation avec les esprits, lui aussi, il est à l’écart. Donc, il n’est pas loin de ce jeune garçon qui est là, et c’est lui qui doit le surveiller. Ce jeune garçon ne doit pas manger la nourriture d’une femme si la femme a ses règle, tout ça. Et pour que cette pêche-là puisse avoir l’abondance pour avoir beaucoup de poissons, il faut avoir une pirogue, cette pirogue traditionnelle qu’on appelle le boalôo. Et le boalôo, c’est une pirogue qu’on taille, à l’aide d’une bilinga [Nauclea diderrichii, Quasi menacée sur la Liste rouge de l’UICN]. Et pour tailler d’abord le boalôo, il faut d’abord chercher l’essence bilinga. Et après avoir trouvé l’essence, il faut l’abattre. Et pour l’abattre, c’est pas n’importe qui. Pour l’abattre, quand vous avez déjà trouvé l’arbre, vous deviez faire des sacrifices au pied de l’arbre de bilinga. Et ceux-là qui sont désignés pour abattre, ils doivent abattre un parcours par jour, un parcours par jour, un parcours par jour, jusqu’à enfin que l’arbre tombe. Et on ne fend pas l’arbre, plutôt on taille l’arbre entièrement. C’est-à-dire qu’on creuse un trou au milieu, un long trou, et cet arbre-là, cette pirogue-là mesure 14 mètres, dont vous devez tailler tout le long du tronc. Et c’est cet arbre-là, cette pirogue-là qu’on appelle le boalôo. Et le boalôo, c’est lui qui est en contact avec les génies. Ça veut dire que si tu n’as pas le vampire, si tu n’as pas la panthère [Panthera pardus, Vulnérable la Liste rouge de l’UICN], si tu n’es pas en contact avec les esprits, ça veut dire que tu ne peux pas être le maître initiateur d’etoubili. Tu ne peux être le maître initiateur que la personne qui maîtrise, qui a ce pouvoir. Il doit être un sorcier. Quand on parle de sorcier, c’est avoir le vampire. Maintenant lui, après avoir taillé le boalôo on doit le tirer à l’eau. Et quand on le tire à l’eau, on doit faire des sacrifices. Ces sacrifices-là, c’est lui qui a l’habileté de faire ces sacrifices, il n’y a que le maître initiateur d’etoubili, le nganga. Et c’est le nganga qui parle avec le boalôo, et c’est le boalôo qui fait en sorte qu’on puisse avoir beaucoup de poisson. Il y a quand même le boalôo là, mais il y a d’autres médicaments traditionnels qu’on utilise avec les ossements des grands-parents ou bien des arrière-grands-parents. Il faut avoir les ossements là-dedans. On fait en sorte que ce sont ces grands-parents-là, ce sont ceux-là qui se transforment, parce que dans notre totem, moi je suis du clan Ngonguey, notre totem c’est le caiman, c’est-à-dire le crocodile [ Mecistops cataphractus, en danger critique sur la Liste rouge de l’UICN]. Il y a des personnes de notre clan qui se transforment en crocodile. Ce sont ceux-là qui partent jusqu’à faire en sorte que quand on trempe pendant etoubili, ils sont là autour, pour chasser le poisson, afin que le poisson parte jusqu’à ces nasses-là, et quand on les soulève, on a l’abondance de poisson. Et avec ce poisson-là, parfois on remplit 10 pirogues. Mais on ne peut pas prendre tous les 10 pirogues à la fois, mais, dans les dix pirogues, selon le nombre de personnes qui sont dans le camp, on doit renverser au moins deux pirogues de poissons à l’eau. Et c’est ce qui fait en sorte que, pendant la période de cette pêche, il y a toujours le poisson. Et quand ces parents-là, ils savaient tout ça là, et à la fin de la pêche, c’est-à-dire la part qu’on te donnait, c’est ta part qui te revient de droit, même si tu es le neveu ou bien le petit-fils, tu as amené ta femme, ton beau-père, si vous avez le poisson, ce poisson-là, ça c’est pour vous. Donc, le nganga ne peut plus encore vous demander que vous devez lui donner encore votre part or, le nganga lui il a sa part et vous, vous avez votre part. Et c’est comme ça qu’on faisait cette pêche-là. Et cette pêche-là, c’est ce qui permettait aux gens de renforcer leurs liens avec nos génies.

Mais après 1978, la dernière fois que nos parents ont pratiqué cette pêche, c’est en 1978. Après 1978, on a perdu nos papas, nos papas sont morts. Notre génération a jugé utile d’abandonner cette pêche parce que personne de notre génération ne pourrait supporter ces interdits qu’ils pratiquaient là. Et c’est comme ça, depuis 1978, les pirogues, les boalôo qu’on avait garés se sont enfouis dans la boue. Vu l’importance de notre demande à l’administration pour la sécurisation de nos vieux villages et nos sites sacrés, sachant bien que le boalôo est une pirogue sacrée qui possède le pouvoir des esprits et la présence des sociétés forestières dans notre forêt, ça a vraiment causé un danger pour nos sites sacrés. Mais quand même, bien qu’ils étaient enfouis dans l’eau, mais ceux qui sont en lien avec cette pêche ou bien ces pirogues-là, a chaque fois, avant de partir à la pêche, il faut toujours faire des petits sacrifices pour que ta pêche soit vraiment une pêche d’abondance. Et c’est comme ça qu’en sécurisant, en écrivant à l’administration pour sécuriser nos vieux villages et nos sites sacrés, nous sommes allés pour démontrer qu’effectivement, ce que nous sommes en train de faire, c’est pas le mensonge. Il fallait aller extraire les boalôo, les trois boalôo, là où ils se trouvaient, dans la boue. Et les appellations de ces trois boalôo, il y a deux que je maîtrise les noms, il y a Ngoubou, il y a Pendo, et que l’autre qui était le boalôo de ndongo. On les a fait sortir, c’est pour démontrer au vu de l’administration que ce que nous sommes en train de demander c’est pas le mensonge mais c’est la réalité. Parce que si aujourd’hui, on gaspille et on détruit nos sites sacrés, on aura perdu beaucoup de choses à nous. Donc l’histoire, on aura déjà perdu notre histoire.

C’est la raison pour laquelle je viens ici, pour vous dire qu’il est très, très important qu’etoubili, en lien avec la pirogue boalôo, c’est ce que nos parents ont pratiqué, et nous-mêmes, on a fait sortir les boalôo, et les boalôo existent bel et bien. Et ces boalôo-là nous apportent beaucoup de choses. La preuve, cette année-ci, pendant les grandes vacances, on a vraiment eu l’abondance, surtout pour ceux-là qui sont partis à la rivière pour camper, pour pêcher. Parce qu’avant les grandes vacances, au mois de mai-juillet, nous sommes allés pour aller au pied, parce que là où se trouve le boalôo, se trouve l’essence qu’on appelle le kévazingo [Guibourtia tessmannii, En dangersur la Liste rouge de l’UICN]. Le kévazingo ne pousse pas dans des zones de terre aride, mais il pousse plutôt en bordure de l’eau, dans les zones marécageuses. Et ce qui est curieux, là où se trouvent les boalôo, il y a toujours la présence d’un kévazingo. C’est des sites sacrés. Et nous sommes allés à Pendo et à Ngoubou pour leur supplier, pour leur demander de nous laisser que cette année, on puisse avoir beaucoup, beaucoup de poissons dans notre rivière la Liboumba. Et c’est ce qui a été fait. Et on a vu les réalités du travail, les fruits qu’on a récoltés, du travail qu’on a fait, en demandant, en allant supplier les boalôo pour qu’ils puissent nous libérer la forêt et la rivière. Et c’est ce qui a été fait. Les témoins sont au village. Et c’est ce que je suis en train de vous raconter. Et etoubili, c’est une pêche que nos parents ont pratiqué. Et nous aussi, vers la fin de leur règne, on a aussi assisté. Et cette pêche-là, c’est ce qu’actuellement, on ne la pratique pas, on ne la pratique plus, mais il y a toujours les signes qui restent, surtout pour les familles qui sont en lien avec cette pêche etoubili et avec la pirogue boalôo. Donc nous avons un lien fort avec nos rites traditionnels. Je vous remercie.