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Forêts sacrées et mares aux crocodiles : Aperçu du rassemblement binational sur les APAC au Bénin et au Burkina Faso

Par Patrice Akiam, Membre d’Honneur du Consortium APAC.

L’atelier sur les APAC au Burkina Faso et au Bénin a permis de réunir de nombreux acteurs du Consortium venant des deux pays, ainsi que des soutiens, des partenaires et des personnes ressources. Ce fût l’occasion de visibiliser les APAC, d’échanger sur les dynamiques de gouvernance communautaire, d’identifier les menaces qui pèsent sur les APAC et les solutions possibles, et formuler des recommandations à l’endroit des Etats, des ONG et des communautés.

L’atelier sur les Aires et territoires du Patrimoine Autochtone et Communautaire (APAC) au Burkina Faso et au Bénin s’est tenu les 7 et 8 novembre 2019 à Ouagadougou, au Burkina Faso. Il a permis de réunir des représentants d’APAC, des Membres d’Honneur du Consortium, des personnes ressources intéressées par la question des APAC, des représentants d’ONG actives dans la promotion de la gouvernance communautaire au Burkina Faso et des représentants d’ONG de soutien aux APAC au Bénin et au Burkina Faso.

Il a été organisé par l’Association nationale des APAC (Aires et Territoires du Patrimoine Autochtone et Communautaire) du Burkina Faso (ASAPAC-BF) avec le soutien de l’ONG NATUDEV (Membre du Consortium APAC).

Visibiliser les APAC dans les médias et auprès de l’opinion publique

L’objectif de cette activité était de présenter les APAC à l’opinion publique en vue de faire mieux connaître les APAC et susciter l’engagement et l’adhésion de plus d’acteurs dans le soutien et la promotion de la conservation de la biodiversité et des patrimoines culturels des communautés de base.

La cérémonie d’ouverture a connu la couverture médiatique de plusieurs médias du Burkina Faso dont le chef de file était le Cabinet « Alternative communication ». Des interviews ont été réalisées en marge de la cérémonie d’ouverture avec le Président de NATUDEV, le représentant du Directeur Général des Eaux et Forêts du Burkina Faso et un représentant des communautés villageoises gardiennes d’APAC au Burkina Faso.

Des échanges riches autour des APAC et des dynamiques de gouvernance communautaire

Au cours de ces deux jours, les activités furent axées sur :

  • la présentation des APAC du Burkina Faso et à l’échelle du Sahel ;
  • la situation des APAC au Bénin ;
  • la présentation des expériences liées à la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) et la gouvernance communautaire de la diversité biologique au Burkina Faso ;
  • le partage d’expériences sur la gestion de sites communautaires ;
  • la présentation d’opportunités de financement ;
  • un récapitulatif des textes sur la gestion des sites communautaires au Burkina Faso ;
  • des échanges et discussions sur les différentes présentations ;
  • la formulation des recommandations par l’ensemble des participants ;
  • et enfin par une visite d’une APAC et ses gestionnaires coutumiers, dénommée parc urbain de Bangré-wéogo en plein cœur de Ouagadougou.

 

Présentation des APAC du Burkina Faso et à l’échelle du Sahel

A l’issue de la cérémonie d’ouverture, est intervenue la présentation des APAC du Burkina Faso et du Sahel par le Président de NATUDEV, Dr Alexis Kaboré, Coordinateur régional du Consortium APAC pour la région du Sahel. Son intervention a essentiellement porté sur la définition et l’importance des APAC au Burkina Faso ; la création d’une Association nationale des APAC du Burkina Faso (ASAPAC-BF) ; les activités de promotion des APAC au Burkina Faso ; les activités de coordination dans la région du sahel ; la construction d’un réseau APAC au Sahel et les activités au niveau du Consortium mondial des APAC.

Dans sa définition des APAC, il a souligné l’intérêt, les vertus des APAC pour les populations locales ainsi que le bien fondé à se mobiliser pour les protéger. Il a notamment évoqué deux exemples concrets et éloquents sur le cas de la protection d’un bois sacré à travers une mobilisation communautaire de défense du site contre un projet de prospection de ressources minières à Kalwaka dans le Centre-Ouest du Burkina Faso ; ou encore l’expérience de la lutte contre l’occupation d’une aire de pâture par les agriculteurs à Namoungou dans l’Est du Burkina Faso. Il a également mentionné la mare aux crocodiles sacrés de Bazoulé, les bois sacrés emmaillant le territoire national burkinabè, les ZOVIC (Zone Villageoise d’Intérêt Cynégétique) et les aires de pâture communautaires (qui sont également des APAC burkinabés).

© NATUDEV.

Le Dr Kaboré a également fourni un état des lieux des APAC au Burkina Faso, en fonction des principaux types d’APAC :

  • les APAC emblématiques qui correspondent très bien aux trois caractéristiques : les ZOVIC de Sadpenga (Est) et de Saro (Centre Sud) ;
  • les APAC qui sont appréciées car elles correspondent assez bien aux trois caractéristiques : aires de pâture de Darkoye (Sahel) et Namoungou (Est) ;
  • les APAC perturbées, qui sont dégradées et remplissent seulement un ou deux critères, mais où il existe un espoir de récupération. C’est le cas du réseau de bois sacrés de Kalwaka (Centre Ouest) ;
  • les APAC potentielles ou désirées : les ZOVIC de Kounou (2800ha), de Tassian (3291 ha), et de Boala (1189). Il y a aussi la forêt du Pic Nahouri à Pô (centre-sud) qui est gérée par ledit village.

 

La situation des APAC du Bénin

Victor Botou, le point focal national des APAC du Bénin a également fait un exposé, axé sur la description, la caractérisation et la gestion des APAC béninoises.

Il a fait une distinction entre les sites naturels (sources étendues d’eau, chao rocheux, termitières), les divers éléments de la biodiversité (arbres et herbes, buissons, bosquets ou arbres plantés ou spontanés) et les sites construits (sanctuaire, autels et représentants de divinités protectrices érigées sur les carrefours, les bords des chemins et des marchés).

Ces différentes APAC jouent également des rôles et des fonctions de sites liturgiques et médicinaux, des lieux de séjour et de traitements des maladies ; des cimetières des décès tragiques, des lieux de retrait des initiés des sociétés secrètes, des lieux d’initiation, d’intronisation, et des lieux de communication avec les esprits du milieu. Ce sont des lieux ouverts à tous ou réservés à des cercles restreints ou systématiquement fermés sous la responsabilité des membres d’une hiérarchie religieuse.

Ces membres assurent généralement l’entretien des sanctuaires et des autels, le nettoyage des sentiers et des clairières, l’aménagement des entrées, la réalisation des plantations, l’installation de pare-feu, le respect des principes moraux et les divers, le suivi des règles de gestion communautaire (interdits), le châtiment des profanateurs des sites.

Par ailleurs, les principes de gestion de ces lieux renvoient essentiellement à la prohibition de la pratique du feu et de la chasse, la réglementation stricte des pratiques de coupe de bois, le ramassage de bois morts, la cueillette des plantes alimentaires et médicinales, l’interdiction de l’exploitation agricole.

En outre, des exemples de territoires coutumiers et leurs valeurs ont été évoqués. Ce sont entre autres : l’autel de prière dans la forêt sacrée Idogni, le trou à poisson de la communauté des Aguininnou, la porte d’accès à la source sacrée de Zèkpon (bain rituel), Gnanhoui, le bras du fleuve identitaire des Djèglonnou.

© NATUDEV.

La présentation de quelques APAC par leurs représentants

Communauté villageoise de Walem dans le Nahouri et leur ZOVIC

Walem est un village de la commune rurale de Guiaro situé dans la Province du Nahouri, Région du Centre-Sud du Burkina Faso. Leur ZOVIC (Zone Villageoise d’Intérêt Cynégétique) est située à proximité du ranch de gibier de Nazinga. Les difficultés liées à sa protection sont entre autres l’empiètement de la zone par des agriculteurs, la destruction des espèces végétales tel que le karité et autres espèces convoitées par les charbonniers et la faible application de la législation forestière par l’administration forestière locale.

Les principales solutions préconisées sont la délimitation de la ZOVIC par l’ouverture d’une piste périmétrale à la machine, le traçage de pistes à l’intérieur de la ZOVIC, la mise en place d’un dispositif de surveillance, la collaboration avec la Mairie de la commune de Guiaro et l’administration forestière locale pour relocaliser les agriculteurs et promouvoir une gestion améliorée de la ZOVIC.

Communauté villageoise de Darkoye et leur aire de pâture communautaire

Darkoye est un village de la commune de Marko, situé dans la Province d’Oudalan, Région du Sahel du Burkina Faso. Leur aire de pâture communautaire est constituée par une mare à grande potentialités de ressources naturelles telles que l’eau, les poissons, les oiseaux et les herbes pour l’alimentation du bétail. Cependant, il existe des difficultés liées à la protection et à la gestion de la mare. Ces difficultés sont entre autres : les méthodes inappropriées utilisées par les pêcheurs, la mal gouvernance sur l’ensemble des ressources naturelles en lien avec la mare, la pollution de l’eau due aux activités anthropiques à l’intérieur ou à proximité de la mare, le jardinage et les constructions au bord de la mare. Les solutions préconisées sont : l’interdiction de construire et de faire du jardinage aux abords de la mare et la mise en place d’un comité de surveillance des ressources naturelles en lien avec la mare.

Communauté villageoise de Kodjonti et leur ZOVIC

Kodjonti est un village de la commune urbaine de Fada N’Gourma situé dans la Province du Gourma, Région de l’Est du Burkina Faso. La ZOVIC est créée, gérée par les populations villageoises elles-mêmes, et soutenue par NATUDEV. Les difficultés évoquées sont principalement l’absence de surveillance de la ZOVIC à cause de l’éloignement du site avec le village, l’absence de retenue d’eau pour les animaux sauvages et de panneaux de sensibilisation et d’information. Les solutions préconisées sont la création d’un comité de surveillance, l’implantation de panneaux et la création de retenues d’eau dans la ZOVIC.

Communauté villageoise de Kalwaka et leurs forêts sacrées

Kalwaka est un village situé dans la province du Boulkiemdé, Région du Centre-Ouest du Burkina Faso. On dénombre onze sites sacrés dans le village de Kalwaka dont des forêts, des bois et des collines sacrées. Une structure dénommée Association Rayimikoudoumdé de Kalwaka a été constituée pour la bonne gouvernance de l’ensemble des bois sacrés du village. Les difficultés rencontrées : le manque de reconnaissance légale des sites ; par exemple, de 2012 à 2013, la colline sacrée (Naabtanga) a été sous la menace des miniers. Les solutions envisagées sont : le recensement des sites sacrés avec l’aide de NATUDEV, l’implantation de panneaux au profit de certains sites sacrés et l’organisation de journées de sensibilisation au profit des jeunes générations.

Communauté villageoise de Bazoulé et leur mare aux crocodiles sacrés

Bazoulé est un village situé dans la commune de Tanghin Dassouri, Province du Kadiogo, région du Centre du Burkina Faso. Il dispose d’une mare sacrée avec plusieurs ressources aquatiques (crocodile, poissons et tortues, etc.) et des espèces végétales. La mare de Bazoulé peut être considérée comme une APAC emblématique au regard de la gestion du site et de son importance pour la population locale. Cependant, la mare est confrontée à une difficulté majeure en lien avec les ressources générées par les visites touristiques. En effet, les retombées économiques du tourisme sont convoitées par des autorités municipales de Tanghin Dassouri qui veulent prendre le contrôle de la gestion de la mare.

Recommandations aux Etats, ONG et communautés

Au terme des deux jours de travaux de l’atelier, plusieurs thématiques ont été abordées sur la situation des APAC, les solutions endogènes pour améliorer la protection des APAC et les actions futures envisagées au profit de la promotion de la dynamique des APAC au niveau des pays et à l’échelle du Sahel.

A la suite de ces riches communications, informations et partages d’expériences, plusieurs recommandations ont été formulées à l’endroit de divers acteurs impliqués dans la dynamique de la mise en œuvre de l’initiative des communautés en faveur des APAC. Elles se présentent comme suit :

A l’endroit des Etats :

  • Prendre des mesures fortes pour éviter l’instrumentalisation des communautés par les politiques vis-à-vis de la gestion des aires protégées communautaires ;
  • adopter des textes de lois pour la reconnaissance légale des APAC comme étant des Aires Protégées (AP) détenues par les communautés ;
  • doter chaque APAC de documents juridiques appropriés pour contribuer à leur sécurisation ;
  • documenter les APAC à l’échelle nationale, régionale et internationale à travers la mise en place d’un système ou processus d’inscription dans un registre ou répertoire des APAC;
  • partager les documents d’informations sur les APAC avec les communautés gardiennes ;
  • accompagner les différents acteurs impliqués dans la dynamique d’APAC au niveau de chaque pays par des appuis promotionnels et la capitalisation de leurs actions ;
  • accompagner les communautés dans la vulgarisation des règles communautaires de protection des APAC ;
  • accompagner les ONG dans les différentes actions menées pour contribuer au renforcement de la bonne gouvernance et de gestion durable des APAC ;
  • organiser et institutionnaliser les rencontres nationales, régionales voir internationales sur la protection, la bonne gouvernance et la gestion durable des APAC ;
  • accompagner les communautés à promouvoir des AGB ou AGR en lien avec la gestion durable des APAC ;
  • encourager la recherche scientifique et la rédaction de mémoires portant sur la biodiversité naturelle et culturelle afin de produire une littérature de base en lien avec les APAC ;
  • mesurer et évaluer la sécurité et la résilience de l’APAC ;
  • prendre des mesures intercommunales contre l’occupation des aires de pâture par les agriculteurs.

 

A l’endroit des ONG

  • Renforcer les relations entre les différentes ONG et l’Etat ;
  • accompagner les communautés et l’Etat dans la prise des décisions appropriées pour la gouvernance et la gestion durable des APAC ;
  • accompagner les communautés dans la vulgarisation des textes, lois, décrets et arrêtés sur la gouvernance et la gestion durable des APAC ;
  • tenir compte du genre dans l’accompagnement des communautés gardiennes d’APAC ;
  • accompagner les communautés dans le Processus de Renforcement Autonome (PRA) pour la gouvernance de leurs APAC ;
  • accompagner les communautés pour concevoir des plans de communication, d’action et de travail et de système de suivi et d’évaluation périodique sur la gestion durable de leurs APAC;
  • Contribuer à l’actualisation de la monographie nationale de la diversité biologique des APAC.

 

A l’endroit des communautés et de leurs faitières

  • Organiser des voyages d’études et d’échanges auprès des communautés gardiennes d’APAC emblématiques ;
  • impliquer fortement les femmes et les jeunes dans toutes les organisations de gouvernance et de gestion des APAC ;
  • suivre et évaluer régulièrement les APAC ;
  • élaborer un plan stratégique de l’Association nationale des APAC du Burkina Faso (ASAPAC-BF)
  • prendre conscience et planifier toutes sortes d’actions légales sur les APAC;
  • décrire et documenter toutes les informations liées aux APAC ;
  • développer des initiatives, agir, suivre l’action et les résultats sur la gouvernance et la gestion des APAC ;
  • se mettre en réseau et faire des plaidoyers pour une reconnaissance et un appui appropriés sur la gouvernance et la gestion durable des APAC ;
  • sensibiliser et encourager l’implication des jeunes et des femmes auprès des responsables des communautés gardiennes d’APAC respectives en vue de toucher une plus grande majorité de la population locale ;
  • rendre en compte le genre dans les rencontres sur la gestion des APAC.

 

Pour en savoir plus : Echanges sur les APAC : Une Délégation de Communautés Locales Burkinabè Rend Visite à Ses Pairs au Bénin

Image de couverture: © NATUDEV.