L'ANAPAC-RDC dénonce un projet élaboré sans consultation en République démocratique du Congo
First published on 06/30/2026
Partagé par le ICCA Consortium d’après les informations de l’ANAPAC-RDC
Début juin 2026, l’Alliance nationale d’appui et de promotion des aires et territoires du patrimoine autochtone et communautaire en RDC (ANAPAC-RDC) a publié une analyse juridique consacrée au Couloir Vert Kivu-Kinshasa (CVKK). Créé par décret en janvier 2025, ce vaste ensemble de conservation est présenté comme la plus grande aire protégée d’Afrique. Réalisée avec l’appui technique et financier de l’International Partnership for Indigenous Rights (IPRI), l’étude questionne la prise en compte des Peuples Autochtones pygmées dans sa conception ainsi que les garanties prévues pour protéger leurs droits.
« Le Couloir Vert Kivu-kinshasa et la protection des droits humains des Peuples Autochtones pygmées, leurs territoires traditionnels et leurs moyens de substance en République démocratique du Congo »
Un corridor géant qui traverse neuf provinces
Le Couloir Vert Kivu-Kinshasa trouve son origine dans la loi n°24/020 du 30 décembre 2024, qui modifie le cadre juridique congolais relatif à la conservation de la nature. Son décret d’application, signé le 15 janvier 2025, institue une nouvelle catégorie d’aire protégée à vocation de réserve communautaire.
Avec une superficie annoncée de plus de 100 000 km², le corridor traverse neuf provinces et quarante-deux territoires administratifs. Son tracé relie l’est du pays, autour de Beni, à la capitale Kinshasa, suivant notamment la route nationale n°4 et le bassin du fleuve Congo. Selon l’ANAPAC, sept des neuf provinces concernées abritent des populations autochtones pygmées, qui occupent et gèrent depuis des générations ces territoires forestiers et ressources naturelles selon leurs propres systèmes coutumiers.
Une avancée juridique en décalage avec la méthode employée
L’un des constats mis en avant par l’ANAPAC réside dans le contraste entre les innovations introduites par la réforme de 2024 et les conditions dans lesquelles le projet aurait été élaboré.
La nouvelle loi marque en effet une évolution importante en intégrant pour la première fois dans le droit congolais les notions de « Peuples Autochtones » et de « communautés locales ». Elle s’inscrit également dans les engagements internationaux de la RDC en matière de biodiversité et de conservation.
Toutefois, selon l’organisation, les communautés concernées n’auraient pas été associées à la préparation du corridor. L’analyse indique qu’aucune cartographie participative, étude socio-économique approfondie ou processus de consentement libre, informé et préalable (CLIP) n’a précédé la création de l’aire protégée. Les organisations autochtones, leurs représentants et plusieurs administrations sectorielles n’auraient pas non plus été consultés.
Cette critique rejoint celle formulée par le Cadre de concertation des organisations de la société civile et des peuples autochtones sur la biodiversité (COSPAB). Dans une note publiée en août 2025, cette plateforme estimait que la révision de la loi avait été menée dans un calendrier particulièrement rapide, ne laissant pas aux commissions compétentes du Parlement le temps nécessaire pour examiner en profondeur le texte avant son adoption.
Une gouvernance source d’inquiétudes
Au-delà de la question de la consultation, l’ANAPAC s’inquiète des modalités de gestion prévues pour le Couloir Vert Kivu-Kinshasa.
Le décret confie la gestion du projet à l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), l’organisme chargé de l’administration des principales aires protégées du pays. Or, selon l’étude, les relations entre l’ICCN et certaines communautés autochtones ou riveraines restent tendues, en raison d’antécédents dans d’autres projets de conservation. Plusieurs organisations mentionnent notamment des déplacements de populations, des expropriations ou des restrictions d’accès aux ressources naturelles dans d’autres espaces protégés.
Pour les auteurs de l’analyse, cette histoire nourrit aujourd’hui une méfiance persistante à l’égard d’un projet qui ambitionne pourtant de promouvoir une conservation dite communautaire.
Des risques de conflits liés au chevauchement des usages
L’étude met en lumière la complexité du territoire concerné. Le tracé du corridor englobe des espaces déjà attribués à divers usages : forêts communautaires, concessions minières, blocs pétroliers, concessions forestières industrielles, zones agricoles et autres aires protégées.
Selon l’ANAPAC, cette superposition risque de provoquer des conflits fonciers et institutionnels majeurs si les règles d’affectation des terres ne sont pas clarifiées en amont. L’organisation signale également des imprécisions dans le décret, comme la référence à un « territoire de Butembo » qui n’existe pas dans l’organisation administrative officielle de la RDC.
L’analyse souligne aussi que des restrictions futures liées à la conservation pourraient entrer en conflit avec d’autres politiques publiques, en particulier dans les secteurs minier, forestier ou agricole.
Des propositions pour corriger le projet plutôt que l’abandonner
Malgré ces critiques, l’ANAPAC ne demande pas l’abandon du Couloir Vert Kivu-Kinshasa. L’organisation estime au contraire que le projet pourrait contribuer à la conservation de la biodiversité à condition que sa mise en œuvre soit profondément réorientée.
Parmi les recommandations phares figure la reconnaissance effective des droits fonciers des Peuples Autochtones et des communautés locales. L’ANAPAC préconise la réalisation de cartographies participatives, d’inventaires biologiques et d’études socio-économiques pour identifier précisément les territoires concernés et leurs habitants.
L’ANAPAC propose aussi la mise en place de comités de gestion communautaires dotés d’un réel pouvoir décisionnel, l’ICCN devant principalement assurer un appui technique plutôt qu’un rôle de gestionnaire exclusif. L’étude recommande par ailleurs le développement d’activités économiques compatibles avec la conservation (agroforesterie, apiculture, écotourisme) ainsi que des programmes de restauration écologique basés sur l’utilisation d’espèces locales.
L’organisation plaide enfin pour la création d’un mécanisme accessible de gestion des plaintes, d’un système transparent de partage des bénéfices du projet et d’un cadre réglementaire renforçant explicitement le droit au CLIP dans les aires protégées, les Autres mesures de conservation efficaces par zone (AMCE) et les Aires du patrimoine autochtone et communautaire (APAC).
Une question encore en suspens
L’analyse met en avant un point juridique souvent négligé dans le débat public : l’article 4 du décret stipule que la création du Couloir Vert Kivu-Kinshasa ne porte pas atteinte automatiquement aux droits préexistants des communautés locales, des Peuples Autochtones ou d’autres détenteurs de droits.
Pour l’ANAPAC, cette disposition offre une marge d’action avant les prochaines phases de zonage et d’affectation des terres. Selon l’organisation, il est essentiel que la participation effective des Peuples Autochtones pygmées soit garantie à ce moment clé, afin que les décisions concernant leurs territoires ne soient pas prises sans leur implication.


