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Les nations du Pacifique construisent une gouvernance holistique des océans ; sans des changements majeurs, la campagne 30 x 30 risque de détruire ce processus

Opinion : Les appels renouvelés en faveur d’un nouvel objectif de conservation par zones ne doivent pas jeter aux oubliettes la feuille de route autochtone qui a permis aux petites nations insulaires de gérer durablement 100 % de leurs territoires côtiers et marins, d’améliorer leurs vies et de conserver les activités de pêche

Par Hugh Govan* et Mohammad Arju**

*Conseiller technique du Réseau des Aires Marines Gérées Localement (LMMA) (Membre) et Membre d’Honneur du Consortium APAC
 **Coordinateur de la communication, Consortium APAC (Article écrit à titre personnel)

Traduction en français par Ulrich Douo 

Certains pays et de grandes organisations non gouvernementales font la promotion de la campagne « 30 x 30 », qui vise à « protéger et conserver » au moins trente pour cent de la planète, dont les océans, d’ici à 2030. Si cette solution peut sembler simple, elle risque de détourner l’attention de la plupart des menaces majeures et de porter préjudice à certaines des meilleures solutions élaborées par les Peuples Autochtones, les communautés locales et les petits États insulaires en développement (PEID). Tel qu’il est actuellement formulé dans le brouillon du cadre mondial pour la biodiversité pour l’après-2020, cet objectif ne contient aucune référence aux droits humains, aux Peuples Autochtones et aux communautés locales, à la gouvernance ou à l’équité, qui sont autant d’éléments cruciaux de la conservation par zone, indépendamment des problèmes plus généraux liés à cet objectif spatial. Il est important de ne pas tomber dans le piège de cette campagne accrocheuse et de rester concentré sur les solutions aux menaces spécifiques qui, ensemble, ont bien plus de chances de nous mener vers une gouvernance holistique de l’ensemble des espaces océaniques.

Les nations insulaires du Pacifique peuvent nous inspirer pour développer des approches alternatives en matière de conservation des océans. De nombreux pays du Pacifique reconnaissent le droit coutumier des communautés qui gouvernaient traditionnellement les pêcheries dont elles dépendent et ces pays développent une gouvernance moderne des pêcheries fondée sur les droits des communautés locales. De même, plusieurs « grands États océaniques – petits États insulaires » du Pacifique ont mis en place une gouvernance réussie et durable de la pêche hauturière.

Fishing Lau Lagoon

De nombreux pays du Pacifique reconnaissent les droits coutumiers des communautés qui gèrent traditionnellement les pêcheries dont elles dépendent. On voit ici l’activité de pêche des membres de la communauté locale dans le Lagon de Lau, à Malaita, dans les Îles Salomon. Photo © Jan van der Ploeg

Les PEID du Pacifique sont confrontés au défi de gouverner durablement de vastes espaces océaniques et certains des habitats côtiers les plus riches de la planète en termes de biodiversité; y parvenir est une question de vie ou de mort pour ces sociétés si intimement liées à l’océan. En outre, ces pays en développement doivent parvenir à cette gouvernance avec des budgets minuscules et peu de personnel. En 2015, ces pays disposaient d’un budget annuel de 15 600 000 USD pour gouverner et gérer 17,5 millions de km2 et seulement 20 % de cette somme était destinée à la gestion de la pêche côtière dont les communautés dépendent pour leur alimentation.

Les communautés ont montré la voie à suivre en prouvant qu’une gouvernance efficace de la pêche côtière et littorale est possible en combinant des approches traditionnelles et des approches modernes. De nombreuses communautés le font déjà et près d’un millier d’entre elles ont enregistré de telles pratiques.S’appuyer sur les droits locaux est sans aucun doute l’outil principal et le plus efficace pour la plupart des communautés des îles du Pacifique.

Lau Lagoon Fumato Berris Kwakena

Construire la gouvernance des pêches sur les droits locaux est sans aucun doute l’outil principal et le plus efficace pour la plupart des communautés des îles du Pacifique. Sur cette photo, Fumato Berries et Kwakena participent à discussion de groupe aux abords du Lagon de Lau, dans les Îles Salomon. Photo © Jan van der Ploeg

La ratification de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) confère aux PEID du Pacifique des droits similaires sur leurs océans, en leur accordant non seulement le droit d’exploiter les ressources naturelles dans leurs zones économiques exclusives (ZEE) jusqu’à 200 miles nautiques du littoral, mais aussi l’obligation de sauvegarder l’environnement marin. Et au moins une partie des PEID du Pacifique semblent sur la bonne voie pour réussir à gouverner durablement leurs ZEE.

L’une des principales ressources des habitants des îles du Pacifique est le thon migrateur. Plus de la moitié des stocks mondiaux de thon, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, vivent dans les ZEE de seulement huit de ces pays insulaires. En 2010, les stocks des principales espèces de thon étaient considérés comme pleinement exploités par les États pratiquant la pêche lointaine, sans potentiel d’augmentation des captures. Les énormes quantités de thon extraites par les flottes de pêche étrangères ne laissaient que cinq pour cent de la valeur aux pays du Pacifique ayant délivré les licences. Les mécanismes de gouvernance régionaux et internationaux n’ont guère permis à ces huit PEID du Pacifique d’exercer un contrôle plus important, leur voix étant étouffée par les nombreux autres pays et intérêts en jeu dans ces forums.

Huit des petits États insulaires en développement du Pacifique, à savoir la Micronésie, Kiribati, les Îles Marshall, Nauru, Palau, la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Îles Salomon et Tuvalu, ont travaillé ensemble sous les auspices de l’accord de Nauru pour utiliser leurs ZEE comme un seul grand espace océanique afin d’instaurer une gouvernance collaborative pour la gestion du thon (plus ou moins comme un cartel). Les parties à l’accord de Nauru (PAN) fonctionnent avec un petit secrétariat et ont opté pour un outil de gestion appelé Vessel Day Scheme. Celui –ci régule l’effort de pêche plutôt que les quotas, ce qui est beaucoup plus facile à surveiller et à contrôler grâce aux données satellitaires complétées par les observateurs placés dans tous les navires de pêche.

Pour respecter le Vessel Day Scheme, les entreprises de pêche au thon qui souhaitent accéder aux thonidés de ces riches zones de pêche doivent proposer des jours de pêche et se conformer à toutes les règles de pêche durable que ces nations choisissent d’imposer. En raison des tactiques souvent employées par ces flottes pour contourner les contrôles nationaux en pêchant le thon migrateur à la lisière des ZEE en haute mer, les règles comprennent des dispositions qui interdisent cette pratique, imposant ainsi des mesures de conservation nationale dans les eaux internationales.

Cet arrangement local pour la gouvernance transfrontalière du thon a démontré avec succès que la restitution du pouvoir à ceux qui sont les plus touchés par l’état des ressources a non seulement permis d’atteindre des stocks durables, mais aussi d’augmenter la valeur que les « intendants » reçoivent, passant de 5% de la valeur débarquée à 25% – ce qui représente environ un demi-milliard de dollars par an. Cela représente une proportion importante du revenu national de ces « grands États océaniques – petits États insulaires », jusqu’à 70 % dans certains cas. L’imposition de règles relatives aux prises accessoires ou à d’autres mesures de conservation peut donc signifier d’énormes opportunités.

Les Parties à l’Accord de Nauru (PAN) régissent et gèrent la plus grande pêcherie durable de thon à la senne coulissante au monde. L’outil de gestion Vessel Day Scheme utilisé par le PNA régule l’effort de pêche plutôt que le quota, ce qui facilite considérablement le suivi et le contrôle.

Le PAN est un exemple de la manière dont une communauté de nations ayant une vision commune peut trouver des méthodes de gouvernance et de gestion durables qui répondent aux objectifs de maintien de leurs biens communs environnementaux. Il va sans dire que l’approche a rencontré une opposition considérable de la part de certaines nations pratiquant la pêche en eaux lointaines, y compris certaines qui se qualifient par ailleurs de partenaires de développement.

Ces nations étrangères pourraient avoir le dernier mot si les efforts visant à promouvoir la fermeture à la pêche de 30 % des eaux nationales réussissent, retirant ainsi des proportions importantes des ZEE du système de gouvernance communautaire partagée. L’effet de la réduction de la zone que le « cartel » du PAN a à offrir sur les prix et les règles que les pays du PAN peuvent imposer n’a pas été évalué, pas plus que la probabilité que l’effort de pêche se déplace vers des zones moins contrôlées, en haute mer, où seules les sociétés et nations riches en profiteront, ce qui finira par briser le système du PAN.

Les importants investissements qui sont nécessaires pour exploiter des senneurs industriels compétitifs ont toujours représenté un défi pour les PEID du Pacifique, mais l’approche PAN montre qu’il existe des moyens d’améliorer considérablement les avantages des accords de licence ou de partenariat avec les pays de pêche hauturière.

Le système de gouvernance des pêches et des océans du PAN peut également servir d’inspiration pour la conservation de la haute mer, c’est-à-dire les zones situées en dehors des ZEE. Photo © Secrétariat du PAN

Nous soutenons qu’imposer les aires marines protégées et autres mesures de conservation par zone comme outil de gestion unique, tout en définissant un objectif spatial de 30 %, fonde une approche qui ne reconnaît pas l’importance vitale et la grande biodiversité des aires côtières, dont les populations locales dépendent pour leur subsistance quotidienne et qu’elles sont les mieux placées pour gérer. D’un point de vue plus général, la reconnaissance de l’existence de problèmes différents exige des solutions différentes. Les cultures et les systèmes de valeurs non occidentaux peuvent avoir beaucoup plus à offrir que les approches de conservation-forteresse, qui ont largement échoué.

Le système PAN peut également servir d’inspiration pour la conservation de la haute mer, les zones situées en dehors des ZEE. Outre le cadre mondial pour la biodiversité pour l’après 2020, les gouvernements négocient actuellement un autre accord international sur la biodiversité dans les zones situées au-delà de la juridiction nationale et la communauté des pays insulaires du Pacifique peut à juste titre plaider pour des droits de gestion accrus dans les zones de haute mer adjacentes à leurs ZEE.

Les principales menaces pour l’océan Pacifique, qui sont souvent citées, sont liées au changement climatique (augmentation de la température, acidification des océans, désoxygénation) ou à des impacts humains plus directs tels que la pollution et la mauvaise réglementation des industries extractives actuelles (pêche, exploitation forestière, exploitation minière) ou futures (comme l’exploitation minière en eaux profondes). Nous avons les solutions à la surpêche dans les îles du Pacifique, comme nous l’avons démontré ci-dessus. Ne laissons pas la communauté internationale et les gouvernements locaux se dérober à leur devoir de s’attaquer aux autres menaces bien plus importantes. Des solutions peuvent être trouvées, mais pas si les fonds et l’attention sont gaspillés pour promouvoir des approches fondamentalement défectueuses.

 

Image de couverture : Un observateur des pêches des Parties à l’Accord de Nauru (PAN)
travaillant à bord d’un navire de pêche dans les eaux PNA. Photo © Pacifical

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