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Histoires intergénérationelles de défense des territoires de vie partagées lors du Sommet mondial des jeunes de l’UICN

Le groupe de jeunes du Consortium ICCA, a organisé une session intitulée “Defending Territories of Life : Expériences et stratégies des jeunes défenseurs de première ligne” lors du récent Sommet mondial de la jeunesse de l’UICN. Ce blog est un récapitulatif des discussions de la session

Par Josefa Cariño Tauli, Co-président du groupe de jeunes du Consortium APAC; et
Eleonora Fanari, Membre D’honneur du Consortium APAC

Traduction en français par Francine Haché

Le 8 avril 2021, les Jeunes pour les Territoires de Vie, le groupe de jeunes du Consortium APAC, a tenu une session regroupant plusieurs défenseurs de territoires de vie lors du Sommet mondial des jeunes de l’UICN. Cette session, intitulée « La défense des territoires de vie: expériences et stratégies des jeunes défenseurs de première ligne », a permis aux jeunes gardiens et gardiennes des territoires de vie de partager leurs histoires, leurs défis et les opportunités qu’ils rencontrent dans leur travail. De plus, cette rencontre a permis un échange entre générations, entre les jeunes défenseurs, leurs aînés et leurs soutiens, pour partager leurs connaissances, leurs stratégies et leurs conseils pour soutenir les actions des mouvements des peuples.

Cette session a rassemblé:

  • Milka Chepkorir, une jeune femme Sengwer du Kenya, qui coordonne le groupe de travail du Consortium APAC sur la Défense des Territoires de Vie;
  • Lucas Quintupuray, un jeune chef Mapuche, membre du Conseil du Consortium et co-président du groupe de jeunes du Consortium APAC;
  • Alma Sinumlag, une jeune militante culturelle du Dap-ayan ti Kultura iti Kordilyera (DKK) qui lutte pour la défense des droits des Peuples Autochtones de la tribu Butbut de Kalinga aux Philipines; et
  • Jill Cariño, une Ibaloy des Philipines qui lutte depuis longtemps pour la protection des droits autochtones et qui est la Directrice executive du Philipine Task Force for Indigenous Peoples Rights ( Groupe de travail phillipin pour les Peuples Autochtones – TFIP).

La session a été animée par deux membres du groupe de jeunes, Josefa Tauli et Eleonora Fanari.

Durant la session, Milka a expliqué comment les modèles de « conservation forteresse » ont causé de nombreuses expulsions de Peuples Autochtones de leurs terres ancestrales au Kenya, y compris de sa propre communauté. Ces expulsions sont l’une des principales causes de la perte des cultures, du fait des séparations de communautés, de l’assimilation forcée, des traumatismes associés et des decès de sages qui possèdent la plupart des connaissances autochtones des communautés. Elle a ajouté que de nombreux jeunes qui luttent pour la défense de leurs territoires doivent surmonter des défis nombreux, tels que les divergences d’opinions entre les sages autochtones et les jeunes qui sentent le besoin ou le désir de quitter leur communauté pour trouver du travail ou pour poursuivre leurs études dans les systèmes éducatifs modernes des villes, qui leur enseignent que leur style de vie n’est pas acceptable socialement, et ne sont pas pris au sérieux du fait de leur jeune âge et parce qu’on ne les considère pas « suffisamment autochtones ». Elle a fait part de ses sentiments, estimant que les jeunes autochtones devraient être respectés tels qu’ils sont, sans avoir à faire leurs preuves pour être considérés comme des personnes crédibles et capables de défendre leurs territoires. Elle a conclu en expliquant que l’une des façons de remédier à cette situation serait de mettre en place des programmes éducatifs dirigés par des autochtones, auxquels les jeunes contribuent activement.

Lucas, un chef (Longko) de la communauté Mapuche Quintupuray qui vit près du Lac Correntoso, a également souligné la nécessité de travailler en collaboration avec les jeunes afin de récupérer la culture autochtone, l’un des piliers fondamentaux de la défense de leurs territoires de vie. Lucas a partagé l’histoire violente d’oppression, d’expropriation et de génocide que la communauté Mapuche a subi sous le régime colonial. Il a affirmé : « Quand on sait d’où l’on vient, on sait où aller » . Connaître leur histoire et œuvrer pour récupérer leur langue, leur cosmovision et le sentiment d’appartenance à la communauté sous un même drapeau, c’est l’un des efforts multigénérationnels que Lucas mène avec les aînés de sa communauté. Evoquant leurs liens avec leurs terres, les lacs et la biodiversité, Lucas a expliqué que Mapuche signifie « le peuple de la terre » et que leurs noms Mapuche sont inspirés de la nature. Pour Lucas, la compréhension de cette cosmovision menacée et du fait que les personnes font partie de la terre est cruciale pour comprendre et mener leur lutte pour la défense de leurs territoires et leur identité. « Transmettre ceci aux jeunes Mapuche, mais aussi aux jeunes non –Mapuche afin de générer de l’empathie, c’est ce qui permettra de renforcer le mouvement » a ajouté Lucas. Il a ensuite terminé sa présentation en citant les paroles de Kalfukura, un chef Mapuche célèbre, qui a déclaré tandis qu’il se faisait assasiner: « Je reviendrai et je parlerai par l’entremise de mes petits-enfants. »

Alma a commencé sa présentation en déclarant que pour les Peuples Autochtones, « la terre représente la vie » . Cela signifie que leurs communautés sont reliées aux montagnes, aux rivières, aux rizières et que la terre est à la base de leur survie, leurs systèmes de croyances, leurs valeurs sociales, leurs chansons, leurs danses et leurs récits, leurs pratiques de gouvernance et leur histoire en tant que Peuples. C’est la raison pour laquelle on enseigne aux jeunes le devoir de protéger et de préserver leurs terres ancestrales. Elle a ajouté que depuis la colonisation, les Peuples Autochtones ont dû affronter de nombreuses agressions liées au développement, de la part d’entreprises et de gouvernements qui imposent des projets qui nuisent à leur survie, comme l’exploitation minière à grande échelle, la construction de barrages et l’exploitation forestière massive. Elle a déploré le fait que, trop souvent, les Peuples Autochtones sont considérés comme des obstacles sacrifiables qui nuisent au développement que les gouvernements et les entreprises veulent générer en violant leurs droits. Alma a également partagé sa riche expérience en tant que travailleuse culturelle dans la Cordillera, aux Philipines, où des formes d’art variées telles que la chanson, la danse, les fresques murales et le théâtre sont enracinées dans la culture, en tant qu’éléments constitutifs de la vie de la communauté, qui ont évolué au fil de temps et reflètent la situation de leur peuple. Ils ont été des formes d’expression cruciales pour exprimer la dissidence contre l’oppression et pour défendre leurs territoires et leur droit à l’autodétermination. « Nous, militants culturels, continuerons à développer des expressions artistiques et à former des travailleurs culturels et des artistes plus jeunes, jusqu’au jour où nous pourrons seulement peindre, danser et chanter une culture de la liberté », a-t-elle conclu.

La dernière intervenante, Jill, qui lutte depuis longtemps pour la protection des droits des Peuples Autochtones, a partagé son point de vue sur les ingrédients essentiels pour soutenir les mouvements de Peuples Autochtones dans la défense de leurs territoires. Selon elle, le premier ingrédient est la sagesse : apprendre de la sagesse de nos aînés et se laisser guider par les connaissances et les valeurs autochtones qui se sont développées au fil du temps, telles que le sens de la communauté, la solidarite et le soin à l’environnement. Le deuxième ingrédient est le courage : le courage de protéger nos terres de la destruction et de lutter contre les attaques qui s’abattent sur notre peuple. Le troisième ingrédient est l’énergie et la créativité, deux qualités importantes chez les jeunes, qui devront assumer des rôles de leadership au sein du mouvement des peuples. Il sera donc essentiel d’assurer la transmission des apprentissages et des connaissances entre les générations. Le quatrième ingrédient qu’elle a mentionné est la passion et l’engagement pour soutenir des luttes dans la durée pour la défense de nos terres et nos territoires, incluant le renforcement permanent des capacités, l’organisation, l’éducation et la créations de campagnes. Enfin, elle a ajouté que nous avons besoin d’unité, de solidarité et du soutien des autres Peuples Autochtones ainsi que des défenseurs de l’environnement non-autochtones, des personnes travaillant dans le domaine de l’éducation, des médias, des leaders gouvernementaux et des organismes intergouvernementaux.

Durant cet évènement, fût également présenté un clip musical intitulé Rap del Veedor, du jeune rappeur autochtone Gasel du Peuple Yine du Pérou, et de Killilipan une interprétation du groupe culturel Salidummay qui raconte comment le Peuple Igorot des Phillipines a protégé son territoire.

Les nombreux et riches points de vue des intervenants ont apporté des compléments précieux aux voix des jeunes présents au Sommet mondial de la jeunesse de l’UICN intitulé « One Nature, One Future », qui s’est tenu virtuellement du 5 au 16 avril 2021. Les résultats du sommet des jeunes seront présentés au Congrès mondial de la nature l’UICN qui se tiendra à Marseille, en France, en septembre 2021, et qui se veut une étape clé avant l’adoption du cadre mondial pour la biodiversité pour l’après-2020, lors de la 15e Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique.

 

Image de couverture: Affiche de la session illustrant un jeune Ibaloi, par Josefa Tauli