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Les voix des gardiens des territoires de vie sur le cadre mondial de la biodiversité pour l’après-2020

Dans le nord-ouest de l’Iran, des femmes nomades pastoralistes Shahsevan posent avec leur chameau de Bactriane (à deux bosses). Photo : Fatma Zolfaghari

Six points clés pour soutenir les territoires de vie, issus d'une réflexion profonde menée par des Membres du Consortium APAC en Afrique, en Asie et en Amérique latine sur le cadre pour l’après-2020


NOTE : Les priorités décrites dans cet article ont été identifiées à travers diverses expériences de Membres originaires de territoires de vie d’Afrique, d’Asie, de Mésoamérique et d’Amérique du Sud. Veuillez envoyer un courriel à Carolina Rodríguez pour plus d’informations et de détails sur ce processus collectif et sur les riches réflexions qui en ont découlé.


Par María Carolina Rodríguez Acero
Point focal régional sur la Politique Internationale, Consortium APAC ; et

Ameyali Ramos
Coordinatrice de Politique Internationale, Consortium APAC

La mise en réseau, l’apprentissage par les pairs et le plaidoyer sont des aspects essentiels du travail du Consortium APAC. Au cours de l’année écoulée, le Consortium APAC a cultivé, dans diverses régions, des processus de réflexion et d’apprentissage profonds et significatifs avec ses Membres issus de Peuples Autochtones et de communautés locales, au sujet de leurs principales priorités ainsi que du cadre mondial de la biodiversité pour l’après-2020 de l’ONU (cadre post-2020), dans le but de garantir que ce cadre respecte et reconnaisse pleinement les gardiens autochtones et communautaires des terres et territoires de vie.

Au fil de dialogues et d’échanges, les Membres ont identifié six points clés pour pérenniser les territoires de vie et soutenir les efforts de conservation de la nature au niveau mondial, bien au-delà des 30% proposés dans le projet de cadre post-2020.

Vous trouverez ci-dessous un résumé des principales priorités et questions identifiées au cours de ces échanges très fertiles :

La reconnaissance juridique des territoires de vie des Peuples Autochtones et des communautés locales doit être au cœur des efforts de conservation de la nature. Ces territoires de vie sont certes essentiels à la protection de leurs droits collectifs ainsi qu’au respect et à la reconnaissance de leurs terres, de leurs eaux et de leurs ressources, mais ils contribuent aussi, tout comme leurs gardiens, à la conservation de la nature, grâce à leurs stratégies de conservation coutumières, leurs formes adaptatives de mobilité et de délimitation territoriale qui permettent la connectivité écologique et leur intégration dans des paysages terrestres et marins plus vastes. Ne pas inclure cette reconnaissance dans le cadre post-2020 représenterait une omission et un recul majeurs au regard des efforts de conservation au niveau mondial, en plus de renforcer l’érosion des droits et l’exacerbation des conflits. Les efforts de conservation doivent intégrer la reconnaissance légale des territoires de vie et de leurs gardiens.

L’autodétermination, la gouvernance autonome et le consentement libre, informé et préalable sont trois principes et droits fondamentaux qui doivent être respectés et placés au centre de la prise de décisions relatives à la biodiversité et la conservation de la nature, aux niveaux national et local. Lorsque ces droits communautaires et collectifs sont reconnus et renforcés, les États-nations peuvent alors tisser de nouvelles relations avec les gardiens des territoires de vie et vice versa. Une approche qui intègre les droits collectifs, au-delà des « seuls » droits humains individuels, permettra de mieux refléter les relations des Peuples Autochtones et communautés locales avec la nature et leurs contributions à celle-ci, et de visibiliser l’importance d’inclure leurs systèmes coutumiers dans le langage du cadre post-2020. Cette approche est essentielle pour parvenir à un dialogue holistique et réduire les conflits entre les responsables de la prise de décisions relatives à la conservation, tout en s’appuyant sur les dispositions et instruments internationaux principaux tels que la DNUDPA, la Convention 169 de l’OIT de 1989 et l’Objectif 11 d’Aichi. Quant aux « autres mesures de conservation efficaces par zone » (AMCE), qui ont été incluses pour la première fois dans l’Objectif 11 d’Aichi et figurent désormais dans le projet de Cible 3 du cadre post-2020, elles doivent permettre la reconnaissance des systèmes juridiques coutumiers des Peuples Autochtones et communautés locales sur leurs territoires comme un élément fondamental de la prise de décision.

L’usage coutumier est un principe et une pratique qui contribue à la conservation sur les territoires de vie. Cependant, l’histoire et les expériences actuelles ont montré qu’une grande partie des territoires ancestraux des Peuples Autochtones et communautés locales ont été unilatéralement définis comme des aires protégées et placés sous l’égide de systèmes de gestion et de gouvernance qui interdisent ou limitent l’usage coutumier. L’usage coutumier incarne l’interdépendance mutuelle et holistique entre la conservation, la souveraineté alimentaire, le bien-être et la qualité de vie. Ce principe doit être pleinement intégré à l’approche dominante en matière de conservation, y compris dans les catégories et les désignations des aires protégées et conservées, de manière intégrale et holistique, afin de réduire la portée de la vision dichotomique, dominante dans la conservation, des Peuples Autochtones et des communautés locales.

Les océans, les mers et les territoires des peuples mobiles font partie intégrante des territoires ancestraux des Peuples Autochtones et communautés locales et doivent être intégrés dans leurs délibérations internes, leurs stratégies et leurs positions concernant le cadre post-2020. Sur ces territoires mobiles, parler de frontières, c’est parler de connectivité, car il s’agit de zones où l’habitat est défini par les relations entre les humains, la faune sauvage et les autres animaux. Ces habitats peuvent être entièrement protégés en tant qu’aires coutumières sacrées, ou grâce à des stratégies d’usage coutumier durable, des couloirs coutumiers d’échange de semences ou encore des pratiques traditionnelles de mobilité en lien avec la nature. La mobilité est une autre mesure de conservation efficace qui devrait être reconnue comme telle. Les formes d’usage non sédentaire telles que les mouvements saisonniers, les migrations et les zones d’installation non permanente devraient être prises en compte dans le cadre post-2020 en tant qu’approches efficaces de la conservation de la nature et d’adaptation au changement climatique, en tenant compte de leur gouvernance coutumière.

Réaffirmer les concepts de terres, d’eaux, de territoires et de ressources appartenant aux Peuples Autochtones et communautés locales au-delà du seul cadre des AMCE permet aussi de favoriser la reconnaissance des territoires de vie et de leurs systèmes spécifiques et uniques de gouvernance, de gestion et d’usage. Les Membres du Consortium APAC considèrent qu’il est important de poursuivre la réflexion critique et de comprendre les synergies entre les AMCE et les territoires de vie APAC, afin de comprendre les éléments de gouvernance des AMCE en termes des besoins et des attentes des Peuples Autochtones et communautés locales. En outre, l’identification et le signalement des sites en tant qu’AMCE doivent se faire par le biais de dialogues transparents, de consultations et de l’obtention du consentement libre, informé et préalable.

Les territoires de vie des Peuples Autochtones et communautés locales, y compris des peuples mobiles et des communautés marines et côtières, sont un élément fondamental de la conservation par zone. Les gouvernements des États et les agences internationales doivent reconnaître, respecter et défendre de manière adéquate les systèmes normatifs coutumiers des Peuples Autochtones et communautés locales, ainsi que leurs stratégies de conservation et d’usage coutumier, lors de la planification, la gouvernance, la gestion, l’administration et la mise en œuvre de la conservation par zone. Dans ce contexte, les stratégies de connectivité écologique et les aires de conservation doivent dialoguer et s’engager dans des approches holistiques et fondées sur les droits. Cela rend possible la gouvernance équitable et la gestion efficace, à condition que les gouvernements des États reconnaissent les territoires de vie et leurs gardiens comme détenteurs de droits collectifs.

Traduction: Rachel Babin